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Pour les musulmans américains, « It’s the foreign policy, stupid »

Alexis Rapin, 03 novembre 2016

  dearborn  


Ce n’est un secret pour personne : la politique étrangère est étrangère à la plupart des électeurs américains. Les citoyens s’intéressent et se renseignent assez peu sur les questions internationales, et, en conséquence, revisent très peu leur préférence électorale en fonction de ce facteur. L’enjeu qui compte vraiment, comme George H. Bush l’a appris à ses dépens, « it’s the economy, stupid ».
Pas à Dearborn, cependant. Dans cette municipalité de la banlieue ouest de Détroit (Michigan) vivent près de 30 000 arabo-musulmans. D’ascendance irakienne, syrienne, yéménite ou palestinienne, ils sont de ceux qui observent la politique étrangère américaine à la loupe. Ils se soucient notamment de leurs proches restés au Moyen-Orient, de l’avenir de leur pays d’origine, et donc de ce que l’Amérique projette outre-mer.
Le chercheur qui s’y rend et réalise quelques entretiens comprend rapidement qu’à Dearborn, « it’s the foreign policy, stupid ».

Les liaisons dangereuses
Les alliances entretenues par les États-Unis, notamment, sont un des sujets de préoccupation des arabo-musulmans de la région. Majoritairement chiites, ils témoignent d'une méfiance certaine à l’encontre des monarchies sunnites comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar, et réprouvent donc l’alignement envers et contre tout de Washington avec ces puissances.


Un premier enjeu, à cet égard, est la lutte contre le terrorisme. Les habitants de Dearborn pointent fréquemment du doigt la proximité des élites sunnites avec les milieux djihadistes (de Daech à Al-Qaïda) et le rôle trouble de certains décideurs saoudiens dans les attaques du 11 septembre 20011. À leurs yeux, il ne fait aucun doute que les monarchies du Golfe jouent un grossier double jeu qui nuit autant à l’Amérique qu’aux populations arabes.


À ceci s’ajoute, selon les arabo-musulmans de Dearborn, l’impératif de briser le cercle vicieux des violences armées dans la région. Accrochés à un statut quo désormais intenable, les régimes sunnites maintiendraient plusieurs conflits dans l’impasse en soutenant des groupes armés ou en engageant leurs propres combattants. Sans rupture de la part des États-Unis, ils considèrent donc impossible de voir émerger une solution politique en Syrie ou au Yémen, par exemple.


Affinité avec la ligne de Trump
De fait, les positions affichées par les chiites de Dearborn mènent à une conclusion surprenante : ils manifestent une méfiance certaine à l’égard des positions de Hillary Clinton, synonymes de statu quo, et s’accordent à bien des égards avec la politique étrangère prônée par Donald Trump, dont celle relative à Bachar Al-Assad.

En effet, le leader syrien représente à leurs yeux un moindre mal et devrait donc être ménagé voire épargné par les États-Unis. Contrairement, par exemple, au président turc Recep Tayyip Erdogan, Al-Assad aurait le mérite d’être clair sur ses intentions et représenterait un partenaire plus fiable, capable de ramener l’ordre dans la région.


Ce raisonnement s’étend à la Russie: Vladimir Poutine, à leurs yeux, présente une approche du conflit cohérente mais surtout réaliste, dont l’Amérique ferait bien de s’inspirer. Un raisonnement qui s’accorde donc bien avec les appels au pragmatisme régulièrement émis par Donald Trump2.


À une différence près, toutefois : en appelant l’Amérique à se rapprocher d’un régime syrien (chiite), les musulmans de Dearborn (chiites) prêchent en quelque sorte pour leur paroisse. Par extension, leurs appréhensions vis-à-vis des positions de Hilary Clinton sont notamment fondées sur sa proximité perçue avec les monarchies sunnites (symbolisée entre autres par les grosses sommes versées à la fondation Clinton par l’Arabie Saoudite).3


Voix minoritaire
Deux obstacles de taille, toutefois, s’opposent à ce que leurs préférences de politique étrangère gagnent en importance dans le débat public.


Le premier : les arabo-musulmans, en tant que groupe ethnique américain, ne sont ni très nombreux, ni très organisés politiquement (qu’il s’agisse de leur représentation dans les institutions ou de l’existence de groupes de pression). Ils sont loin d’avoir la force de frappe démographico-électorale des latinos, ou la capacité de lobbying de la communauté juive. Leur pouvoir de mise à l’agenda est donc à ce stade très restreint4.


Le second : si les chiites représentent une écrasante majorité de la communauté musulmane de Dearborn, ils sont par contre largement minoritaires à l’échelle nationale. Ils ne constituent que 11% de leur groupe religieux, contre 65% pour les sunnites5. Même si les arabo-musulmans devaient à l’avenir s’organiser en lobby influent, les chiites n’y feraient pas nécessairement prévaloir leurs vues, sur les monarchies du Golfe par exemple.


E pluribus unum ?
Un constat s’impose néanmoins : la campagne présidentielle de 2016 a rassemblé les deux blocs confessionnels autour d’une même priorité, barrer la route de la Maison-Blanche à Donald Trump.


Les propositions controversées de ce dernier, comme établir un registre des musulmans établis aux Etats-Unis ou surveiller étroitement les quartiers où ils vivent, ont convaincu chiites et sunnites de parler d’une seule voix. De fait, ils montrent une intention claire, même si dépourvue d’enthousiasme, de soutenir Hillary Clinton6.


Ainsi, si la politique étrangère est un enjeu de première importance pour les arabo-musulmans américains, c’est donc plutôt autour d’enjeux de politique domestique, par exemple la défense de leurs libertés civiles face aux actes islamophobes, qu’ils pourraient s’accorder pour créer à l’avenir un lobby digne de ce nom.

 

 

1: De fait, ils se montrent très satisfaits de l’approbation par le Congrès du Justice Against Sponsor of Terrorism Act, qui

permet aux proches des victimes des attentats d’intenter des poursuites judiciaires envers l’Arabie Saoudite.

 

 2: Buncombe, Andrew, “Donald Trump says Putin and Assad are helping in fight against Isis”, The Independent, 9 octobre

2016, http://www.independent.co.uk/news/world/americas/us-elections/us-presidential-debate-donald-trump-says-putin-and-assad-are-helping-in-the-fight-against-isis-a7353341.html

 

3: Greenberg, Jon, « Fact-checking donations to the Clinton Foundation », Politifact, 7 juillet 2016,

http://www.politifact.com/truth-o-meter/article/2016/jul/07/fact-checking-donations-clinton-foundation/

 

4: Un point discuté plus en profondeur dans le célèbre ouvrage de Walt, Stephen & Mearsheimer, John, Le lobby pro-

israélien et la politique étrangère américaine, La découverte, 2009

 

5: La part restante est notamment constituée de personnes ne s’identifiant à aucun courant particulier, ou à des sous-

groupes moins connus du public. Pew Research center, 30 août 2011, http://www.people-press.org/2011/08/30/section- 2-

religious-beliefs- and-practices/

 

6: Un sondage à l’échelle nationale indique que 72% comptent voter pour Clinton et 5% pour les tiers-partis, contre 4%

seulement en faveur de Trump. 12% demeurent indécis. Council on American-Islamic Relations, 14 octobre 2016,

https://www.cair.com/press-center/press-releases/13822-cair-muslim-voter-survey-indicates-86-percent-turnout-support-for-hillary-clinton.html  

 
   
   

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