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L’environnement et les changements climatiques : quel avenir pour l’éternel enjeu oublié ?

Christophe Cloutier-Roy, 24 octobre 2016

  chgtclimat  
Alors que les débats présidentiels sont derrière nous et que la campagne présidentielle entre dans son dernier droit, on peut maintenant le confirmer : l’enjeu environnemental, et plus précisément la question des changements climatiques, n’a pas trouvé sa place dans une campagne centrée autour des questions de sécurité, d’économie, d’immigration et de la personnalité des candidats. S’il est pourtant un enjeu qui devrait occuper une place de plus en plus centrale, tant sur le plan de la politique domestique que de la politique internationale, c’est bien celui-là. Ce n’est toutefois pas un enjeu auquel les Américains sont totalement indifférents. Une enquête de Pew menée en juillet dernier montrait qu’une majorité (52%) des électeurs enregistrés aux États-Unis considérait que l’environnement était un enjeu très important pouvant déterminer leur vote1 . Cela plaçait certes l’environnement loin derrière l’économie (84%) et le terrorisme (80%), mais tout de même devant les questions liées à l’avortement (45%) qui n’en ont pas moins été abordées lors du troisième débat le 19 octobre dernier.

L’administration Obama a montré une certaine sensibilité aux questions environnementales, que ce soit par le véto mis par le président sur la construction de l’oléoduc Keystone XL2, ou par la participation à la conférence de Paris sur le climat en décembre 2015 et la signature de l’accord qui y fut atteint3. Sans doute Obama, dont l’intérêt personnel pour les questions environnementales remonte au moins à son passage au Sénat4, aurait voulu en faire plus sur ce front. L’élection de majorités républicaines à la Chambre des représentants (2010) et au Sénat (2014) a cependant mis des bâtons dans les roues du 44e président des États-Unis. Comment se présente aujourd’hui l’avenir de l’enjeu environnemental aux États-Unis ? Pour le savoir, il faudra porter le regard autant sur les résultats de l’élection présidentielle que sur les élections au Congrès, et tout particulièrement au Sénat, dont le contrôle devrait demeurer un des grands suspenses jusqu’au 8 novembre.

 

Les changements climatiques aux yeux des candidats présidentiels : « canular chinois » ou « menace urgente »
Donald Trump et Hillary Clinton ont, sur l’enjeu de l’environnement et des changements climatiques, des positions diamétralement opposées qui reflètent dans les grandes lignes la position de leur parti et électorat respectifs5. En ce qui concerne le républicain, on pourrait parler d’une non-position, puisque l’environnement ne fait pas partie des 14 enjeux sur lesquels le candidat fait connaître sa position sur son site web de campagne. Dans la section portant sur les politiques énergétiques cependant, Trump annonce son intention de procéder à l’exploitation du pétrole, du gaz naturel et du charbon6. Les réserves de ces ressources dans le sous-sol américain vaudraient, selon Trump, 50 trillions de dollars7. Le candidat républicain a par ailleurs ouvert la porte à TransCanada pour que la compagnie canadienne soit de nouveau candidate à l’obtention du permis qui lui permettrait de construire Keystone XL8. Ajoutons que, si Trump montre bien peu d’empressement à parler d’environnement et de changements climatiques, il a par le passé tenu des propos climato-sceptiques, avançant notamment sur son compte Twitter que les changements climatiques étaient un canular (Hoax) élaborée par la Chine afin de rendre les industries américaines moins compétitives (6 novembre 2012) et que ce canular coûte cher aux Américains (29 janvier 2014).

Du côté d’Hillary Clinton, l’environnement et les changements climatiques occupent une place prépondérante sur le site de campagne de la candidate démocrate. Clinton définit les changements climatiques comme une menace urgente et comme un défi majeur de notre temps. Elle dit vouloir faire des États-Unis une « superpuissance des énergies propres » et renouvelables et souhaite voir une réduction de la consommation d’essence aux États-Unis9. Comme pour plusieurs enjeux, la sincérité des positions de Clinton sur l’environnement amène son lot de doute chez les progressistes américains. Le journaliste Bill McKibben, du très à gauche magazine The Nation, n’en invite pas moins les militants environnementalistes à voter pour Clinton arguant qu’elle représente une alternative préférable à l’élection de Trump, qui serait « un désastre écologique et moral10». Du reste, quoi qu’il en soit des intentions réelles d’une présidente Clinton eu égard à l’environnement, encore faudra-t-il qu’elle trouve des alliés au Congrès, et particulièrement au Sénat.

 

L’environnement au Sénat : un enjeu polarisant
De par les mécanismes étanches de séparation des pouvoirs exécutif et législatif aux États-Unis, un président peut difficilement faire avancer son programme législatif si son parti ne dispose pas d’une majorité dans au moins une des (idéalement les deux) chambres du Congrès. Si les récents déboires de Trump ravivent l’espoir pour les démocrates de reprendre le contrôle de la Chambre des représentants11, le contrôle du Sénat demeure l’objet de toutes les incertitudes et de toutes les convoitises. De récents sondages favorables, notamment au Missouri et au New Hampshire, laissent croire que les démocrates ont de bonnes chances de remporter une courte majorité au Sénat12. Une majorité démocrate13 simplifierait la tâche d’un présidente Clinton si celle-ci devait choisir de s’attaquer à l’enjeu environnemental. Les débats qui ont agité la chambre haute en 2010 et 2014 autour de la construction de l’oléoduc Keystone XL ont clairement montré, d’une part, comment cet enjeu polarise les républicains et les démocrates14 et, d’autre part, que plusieurs sénateurs démocrates, parmi lesquels Barbara Boxer (Californie), Ron Wyden (Oregon), Elizabeth Warren (Massachusetts), Ed Markey (Massachusetts), Bernie Sanders (Vermont), Sherrod Brown (Ohio) et Jack Reed (Rhode Island), n’ont pas hésité à défendre ardemment des positions environnementales bien affirmées15. À l’exception de Boxer, qui a choisi de ne pas se représenter cette année, tous ces sénateurs devraient être de retour en janvier 2017 et seront des alliés de poids pour Clinton. Ils pourraient notamment lui fournir les votes nécessaires pour faire passer des lois pro-environnement à la Chambre haute (encore que, rappelons-le, une loi doit être adoptée par les deux chambres du Congrès) et pour ratifier des traités internationaux en matière d’environnement (le Sénat seul vote pour la ratification des traités internationaux).
L’absence d’une majorité démocrate au Sénat pourrait toutefois constituer un obstacle de taille pour Clinton. Plus encore que les démocrates, les sénateurs républicains votent en bloc sur les questions environnementales et privilégient l’exploitation des énergies non renouvelables. De plus, la reconduction d’une majorité républicaine au Sénat signifierait que le Grand Old Party continuerait d’être majoritaire au sein des commissions où est concentrée une importante portion du travail législatif. Rappelons à cet égard que la Commission sur l’environnement et les travaux publics du Sénat est actuellement présidée par le sénateur Jim Inhofe de l’Oklahoma, un climato-sceptique notoire, dont l’un des principaux faits d’armes au Sénat est d’avoir tiré une boule de neige pour illustrer le caractère supposément frauduleux du réchauffement climatique16.

 

1 Pew Research Center, « 2016 Campaign : Strong Interest, Widespread Dissatisfaction », 7 juillet 2016. En ligne. http://www.people-press.org/2016/07/07/4-top-voting-issues-in-2016-election/. Page consultée le 21 octobre 2016.
2 Coral Davenport, « Senate Fails to Override Obama’s Keystone Pipeline Veto », The New York Times, 4 mars 2015. En ligne. http://www.nytimes.com/2015/03/05/us/senate-fails-to-override-obamas-keystone-pipeline-veto.html. Consulté le 21 octobre 2016.
3 Tom Phillips, Fiona Harvey et Alan Yuhas, « Breakthrough as US and China Agree to Ratify Paris Climate Deal », The Guardian, 3 septembre 2016. En ligne. https://www.theguardian.com/environment/2016/sep/03/breakthrough-us-china-agree-ratify-paris-climate-change-deal. Page consultée le 21 octobre 2016.
4 Frédérick Gagnon et Christophe Cloutier, « His Life Before the Presidency. Barack Obama’s Foreign Policy Activism in the 109th and 110th U.S. Senates ». Texte présenté à la 55e conférence annuelle de l’International Studies Association, Toronto, 26-29 mars 2014. En ligne. https://www.academia.edu/6554028/His_Life_Before_the_Presidency._Barack_Obama_s_Foreign_Policy_Activism_in_the_109th_and_110th_U.S._Senates.
5 Mentionnons tout de même que, toujours selon l’enquête de Pew mentionnée précédemment, près d’un tiers (32%) des partisans de Donald Trump considère l’environnement comme un enjeu majeur de l’élection.
6 Le discours pro-charbon de Trump trouve une résonnance toute particulière chez les électeurs des régions appalachiennes, selon qui Obama a depuis son entrée en fonction mené une guerre contre le charbon (war on coal). – Voir à ce propos deux excellents reportages : Agnès Gruda, « La misère blanche de Beattyville », La Presse +, 8 octobre 2016. En ligne. http://plus.lapresse.ca/screens/61ec77d1-10fc-4872-8dc8-d309654da3a4%7C_0.html; Larissa MacFarquhar, « Trumptown », The New Yorker, 10 octobre 2016, p. 56-67.
7 « Energy : An America First Energy Plan », Make America Great! Donald J. Trump for President. En ligne. https://www.donaldjtrump.com/policies/energy/. Page consultée le 21 octobre 2016.
8 La Presse canadienne, « Trump’s Campaign Says if Elected, He’d Ask TransCanada to Reapply for Keystone XL ». CBCNews, 8 août 2016. En ligne. http://www.cbc.ca/news/business/trump-talks-economics-keystone-pipeline-in-detroit-today-1.3711541. Page consultée le 21 octobre 2016.
9 « Climate Change », Hillary Clinton 2016 – Hillary for America. En ligne. https://www.hillaryclinton.com/issues/climate/. Page consultee le 21 octobre 2016.
10 Bill McKibben, « The Climate Movement Has to Elect Hillary Clinton – and Then Give Her Hell », The Nation, 18 octobre 2016. En ligne. https://www.thenation.com/article/the-climate-movement-has-to-elect-hillary-clinton-and-then-give-her-hell/.
11 Jeff Stein, « A Trump Collapse Could Give Democrats Back the House. Here’ the Math », Vox, 8 octobre 2016. En ligne. http://www.vox.com/2016/10/8/13211858/house-math-trump. Consulté le 22 octobre 2016.
12 Harry Enten, « Senate Update : The Last Week Has Been Very Kind to Democrats’ Hopes for a Majority », Fivethirtyeight, 21 octobre 2016. En ligne. http://fivethirtyeight.com/features/senate-update-the-last-week-has-been-very-kind-to-democrats-hopes-for-a-majority/.
13 Rappelons qu’une victoire de Clinton jumelée à une égalité (50-50) des sièges au Sénat équivaudrait à une majorité, puisque c’est le vice-président des États-Unis (Tim Kaine) qui disposerait du vote décisif au Sénat.
14 Cela est d’autant plus vrai depuis les élections de mi-mandat de 2014, alors que plusieurs Red-state modérés favorables au pipeline ont été battus, parmi lesquels Mary Landrieu (Louisiane), Mark Pryor (Arkansas), Mark Begich (Alaska) et Kay Hagan (Caroline du Nord). Un certain nombre de démocrates modérés sur les questions environnementales siègent cependant toujours au Sénat, parmi lesquels Joe Donnelly (Indiana), Joe Manchin (Virginie Occidentale), Jon Tester (Montana) et Heidi Heitkamp (Dakota du Nord).
15 Sur les débats au Sénat concernant l’enjeu de Keystone XL, voir : Vincent Boucher et Christophe Cloutier, « Les relations énergétiques canado-américaines : le cas de Keystone XL et la place du Congrès des États-Unis dans le débat », Étude Raoul-Dandurand 30, décembre 2015. En ligne. https://dandurand.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/3/2016/03/KeystoneXL.pdf.
16 On peut consulter la vidéo ici : https://www.youtube.com/watch?v=3E0a_60PMR8

 

 
   
   

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