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Premier débat télévisé : deux rhétoriques du rêve américain

Alexis Rapin, jeudi 06 octobre 2016

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De toute la mythologie qui entoure l’imaginaire collectif des Etats-Unis, le discours du « rêve américain » est décidément de ceux qui ont la peau dure. Peu importe la conjoncture économique ou la santé financière des ménages, cette idée qu’en Amérique celui qui travaille dur finit par s’enrichir demeure ancrée dans la psyché nationale.1


Le premier débat télévisé entre Hillary Clinton et Donald Trump, le 26 septembre dernier, en a été une illustration : afin de mobiliser les sentiments profonds des électeurs, les deux candidats ont, chacun à leur manière, exploité en filigrane la rhétorique du rêve américain. Toutefois, loin de jouer sur la même corde, ce sont deux représentations, deux déclinaisons bien spécifiques du célèbre mythe qui ont été déployées sur l’estrade de l’université Hofstra, à Hempstead (NY).

 
Hillary : la grandeur se mesure à la condition des petits
Hillary Clinton, tout d’abord, a incarné la vision du rêve américain traditionnellement défendue par le parti démocrate : une version plutôt égalitaire, dans laquelle l’Américain moyen est au centre. C’est le rêve américain des petites gens, qui travaillent pour faire vivre leur famille, et que l’Etat doit protéger de la précarité.


Cette vision a pris une ampleur particulière depuis la crise de 2008, qui a durement touché la classe moyenne américaine, portée par des voix progressistes comme Robert Reich2 . Elle est notamment fondée sur une nostalgie des trente glorieuses, époque où les simples ouvriers gagnaient de bons salaires, pouvaient s’acheter des frigidaires, des télévisions et envoyer leurs enfants à l’université.


Si cet imaginaire imprègne le programme économique tout entier de Hillary Clinton, le débat tenu à Hempstead a notamment été l’occasion pour elle de l’associer à son parcours de vie personnel : elle a par exemple évoqué ses origines modestes et le parcours de son père, petit entrepreneur dans le domaine des draperies. Ces dires ont établi un contraste clair avec Donald Trump, issu d’une famille fortunée, qui n’a, symboliquement parlant, jamais eu à travailler de ses mains.


Elle a semblé poursuivre sur cette ligne lorsqu’elle a accusé son rival d’avoir arnaqué nombre de personnes au fil de ses projets immobiliers, évoquant spécifiquement l’épisode d’un architecte ayant travaillé pour Trump, à qui ce dernier aurait refusé de payer son dû. L’idée, derrière ces anecdotes, était vraisemblablement de marquer la fracture entre petits et puissants et, ce faisant, se poser en gardienne du rêve américain des petits.


La démocrate a ainsi esquissé une rhétorique d’un rêve américain désormais menacé, du fait que les forts (comme Trump) confisquent le fruit du travail des moins bien lotis, les empêchant dès lors de s’élever sur l’échelle sociale. Parce que la grandeur du rêve américain se mesurerait au bien-être des plus modestes, Hillary Clinton s’est ainsi proposée de revaloriser le travail de tous les jours.


Trump : vous aussi, vous pouvez faire partie du 1%
Donald Trump, de son côté, a recouru à une conception du rêve américain bien différente de son adversaire, évidemment plus proche des idées républicaines, mais surtout plus imprégnée de son parcours d’homme d’affaires. Il a ainsi défendu le rêve américain du self-made man, plus méritocratique, dans lequel celui qui a su faire sa place par l’ambition ne doit pas rougir de son succès.


Le milliardaire s’est en effet montré à la fois très exubérant et décomplexé quant à son statut, en multipliant les références à sa fortune et son empire. Pour désigner la communauté des affaires, là où Clinton a maintenu une distance en pointant vaguement du doigt « ceux au sommet de l’échelle », Trump a, de son côté expressément employé la familiarité : « de bons amis à moi considèrent que... ».


Dans le même ordre d’idées, au moment d’aborder la question raciale, le républicain a évoqué la ville de Charlotte, ajoutant subrepticement « où je détiens des investissements ». Un peu plus tard, pour se défendre d’avoir pratiqué la discrimination raciale dans le cadre de ses affaires, il a évoqué un luxueux club dont il est propriétaire à Palm Beach, « l’une des communautés les plus riches du pays ».


Le message était clair : j’ai réussi et je n’en ai pas honte, je suis un gagnant. A l’inverse du discours égalitariste de Clinton, Trump semble avoir cherché à mobiliser plutôt la dimension ambitieuse et compétitrice du rêve américain. C’est donc les valeurs plus entrepreneuriales, comme la ruse et la fermeté, que le républicain a mis à contribution au fil du débat pour tenter d’inspirer les spectateurs.


Au moment où Clinton lui a reproché d’avoir tiré profit de la crise des subprimes de 2008, celui-ci a rétorqué avec assurance «c’est ce qu’on appelle les affaires». Lorsqu’elle l’a accusé de n’avoir pas payé d’impôts depuis longtemps, il a répondu sans complexe «cela fait de moi quelqu’un d’intelligent». En se présentant comme un exemple de réussite, Trump paraît avoir voulu jouer du credo ‘vous aussi, si vous le voulez, vous pouvez devenir riche’, propre au mythe du rêve américain.


Un paradoxe
C’est donc à travers deux rhétoriques et deux systèmes de valeurs différents que les candidats ont cherché à exploiter le même bout d’imaginaire national américain. Petit travail contre grande ambition, garantie du confort contre opportunité de succès, Keynésianisme contre Reaganomics, deux visions divergentes de l’American way of life.


Il se dessine toutefois un paradoxe à l’issue du duel symbolique qui s’est joué à Hempstead : si c’est bel et bien Donald Trump qui dit vouloir « rendre l’Amérique grande à nouveau », c’est davantage Hillary Clinton qui paraît avoir recouru à la nostalgie d’une époque révolue (celle de la classe moyenne prospère). Là où la démocrate a voulu rappeler à l’Américain ordinaire « voici ce que vous étiez », le républicain, lui, a plutôt suggéré « voici ce que vous pourriez être ».

 

Bibliographie

1:  http://www.cnbc.com/2016/02/04/american-dream-is-not-dead.html

2: https://www.amazon.fr/Supercapitalisme-syst%C3%A8me-%C3%A9conomique-%C3%A9mergent-d%C3%A9mocratie/dp/2711743381

 

 
   
   

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