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analyses
Le retranchement contre l'expansion (2): 
Clinton, l’interventionnisme incarné ?

Alexis Rapin, mercredi 14 septembre 2016

 

Ce billet constitue la seconde partie d’une réflexion initiée dans une publication précédente

  hillary secretary  

Hillary Clinton est une va-t-en-guerre, une faucon, qui une fois élue précipitera les Etats-Unis dans de nouvelles interventions militaires ruineuses. A l’inverse, Donald Trump, lui, mènera une politique étrangère plus mesurée, dans laquelle l’Amérique s’occupera moins des autres et plus d’elle-même. Voici, à traits forcés, le regard qu’une bonne part de l’opinion publique et certains spécialistes, aux Etats-Unis mais aussi ailleurs, semble poser sur les deux prétendants à la Maison Blanche[1].

Après avoir discuté la proximité de la politique étrangère de Donald Trump avec la théorie du repli stratégique américain, reste à évaluer l’autre grande idée consacrée de cette campagne : Hillary Clinton est-elle l’incarnation parfaite de l’interventionnisme américain ? Là où Donald Trump s’est attiré l’intérêt de quelques adeptes du retranchement[2], Hillary Clinton serait-elle la candidate des « maximalistes », militant pour la préservation envers et contre tout de l’hégémonie américaine[3] ?

Un bilan de secrétaire d’Etat à nuancer

Les soupçons à cet égard découlent notamment des antécédents de l’ancienne secrétaire d’Etat. Ses détracteurs rappellent que durant son mandat dans la première administration Obama, elle a assidument milité pour une politique étrangère musclée, notamment dans les dossiers afghans, libyens et syriens[4]. Au milieu d’une équipe passablement tournée vers le réalisme, Hillary Clinton s’est progressivement vue coller l’étiquette de cheffe de file des interventionnistes libéraux[5].

 

S’il est aujourd’hui consacré par l’opinion générale, ce bilan très tranché, toutefois, mériterait probablement quelques nuances. Avant de lancer officiellement sa campagne pour la présidence, son héritage en tant que secrétaire d’Etat était moins associé au concept d’hégémonisme qu’à celui de Smart Power, cher aux retranchistes en ce qu’il vise justement à instaurer une politique étrangère américaine « à empreinte légère »[6].

 

Hillary Clinton ne fut ainsi pas uniquement l’instigatrice de l’intervention en Libye, mais aussi l’ouvrière de la tentative de « reset » avec la Russie, ou l’émissaire garante de la transition politique au Myanmar[7]. En visitant 112 Etats durant son mandat, elle fut aussi déclarée championne de la « Soft Diplomacy » auprès des foules et de la société civile[8]. Une démarche qui visait à redorer l’image internationale des Etats-Unis après l’ère W. Bush, afin de plus capitaliser sur le pouvoir de séduction et moins sur celui de coercition. Un autre credo des retranchistes.

 

Un faucon peut en chacher un autre

Mémoire sélective ou pas, on ne peut cependant juger un candidat que par ses antécédents, et c’est de fait sur son actuel programme de politique extérieure[9] que les retranchistes attaquent également la démocrate : mesures agressives envers la Russie, soutien inconditionnel à Israël, établissement d’une zone d’exclusion aérienne en Syrie et augmentation des livraisons d’armes aux rebelles sont pointés du doigt comme un agenda aux forts accents hégémonistes.

 

En premier lieu, peut-être faut-il rappeler que sur les deux derniers enjeux, Donald Trump s’aligne ou va plus loin que sa rivale, appuyant aussi la zones d’exclusion aérienne et proposant même l’envoi de 20 000 à 30 000 GI’s pour éliminer Daech. Celui-ci paraît également au moins aussi agressif à l’égard de la Chine, appelant à une politique d’intimidation là où Clinton dit vouloir préserver des sphères de coopération (en matière de climat, par exemple)[10]. La démocrate soutient l’accord sur le nucléaire iranien, le républicain entend s’en défaire. Un faucon pourrait donc en cacher un autre.

 

En second lieu, Clinton présente sur d’autres enjeux des positions assez proches des préceptes retranchistes. En matière de lutte anti-terroriste par exemple, elle défend, aux antipodes de son rival, une stratégie résolument alignée sur les impératifs du Soft Power : fermeture de Guantanamo, restriction de la surveillance des citoyens, totale prohibition de la torture, et engagement militaire limité au-delà des mers[11].

 

Sur la question du budget de la défense, la démocrate témoigne également d’une approche en phase avec le dogme du repli stratégique : elle n’envisage de lever les plafonds de dépense qu’à la condition que les domaines non-militaires bénéficient d’une même faveur[12]. Une politique qui fait écho à son programme domestique, et à l’idéal retranchiste de renforcer la puissance américaine au travers du « nation-building at home ».

 

Les hégémonistes divisés

Pour ces raisons peut-être, il faut dès lors remarquer que si certains retranchistes (pour la plupart des réalistes) désignent sans ambages Hillary Clinton comme une interventionniste libérale, les interventionnistes purs et durs, eux, sont moins unanimes.

 

Là où un Robert Kagan avoue sa sympathie, plusieurs leaders néo-conservateurs, comme John Bolton[13], Bret Stephens[14], William Kristol[15] ou Elliott Abrams[16] cachent mal leur défiance, voire leur mépris pour la démocrate. Dire qu’elle s’est imposée en porte-étendard des faucons hégémonistes paraît donc quelque peu exagéré.

 

Si elle récolte un soutien venu de droite, c’est plutôt celui de l’establishment républicain de politique étrangère[17]. Difficile toutefois de s’en étonner : très expérimentée, porteuse d’un programme somme toute assez conventionnel dans le paysage politique américain, elle incarne le statu quo et bénéficie donc probablement d’une forme d’extension du consensus bipartisan de politique étrangère.

 

 


[1] Landler, Mark « How Hillary Clinton Became a Hawk, New York Times Magazine, 21 avril 2016, http://www.nytimes.com/2016/04/24/magazine/how-hillary-clinton-became-a-hawk.html?ref=topics, Hirsh, Michael, “Why George Washington Would Have Agreed With Donald Trump”, Politico Magazine, 5 mai 2016, http://www.politico.com/magazine/story/2016/05/founding-fathers-2016-donald-trump-america-first-foreign-policy-isolationist-213873 ,

[2] Wolf, Albert B., « Will retrenchment make America great again ? », The National Interest, 12 mai 2016, http://nationalinterest.org/blog/the-buzz/will-retrenchment-make-america-great-again-16183, Ward, Alex, “Why Donald Trump should be taken seriously on foreign policy”, Foreign Policy, 27 octobre 2015, http://foreignpolicy.com/2015/10/27/donald-trump-is-right-about-foreign-policy/

[3] https://theintercept.com/2016/07/25/robert-kagan-and-other-neocons-back-hillary-clinton/ KAGAN, Robert, « Superpowers Don't Get to Retire », New Republic, 26 mai 2014, https://newrepublic.com/article/117859/superpowers-dont-get-retire

[4] Zenko, Micah, «Hillary the hawk : A history», Foreign Policy, 27 juillet 2016, http://foreignpolicy.com/2016/07/27/hillary-the-hawk-a-history-clinton-2016-military-intervention-libya-iraq-syria/

[5] A ce sujet, voir par exemple : MANN, James, The Obamians : The struggle inside the White House to redefine American power, Penguin, 2012.

[6] DIMITROVA, Anna, « Le débat sur la politique étrangère d’Obama : quelle nouvelle «grande stratégie» pour les États-Unis? », Études internationales, vol. 43, no. 2, 2012, p. 231-256

[7] Russell Mead, Walter, “Was Hillary Clinton a good secretary of state?”, Washington Post, 30 mai 2014, https://www.washingtonpost.com/opinions/was-hillary-clinton-a-good-secretary-of-state/2014/05/30/16daf9c0-e5d4-11e3-a86b-362fd5443d19_story.html?utm_term=.a9e721724451

[8] HIRSH, Michael, « The Clinton Legacy : How Will History Judge the Soft-power Secretary of State », Foreign Affairs, 4 avril 2013, https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2013-04-03/clinton-legacy

[9] Council of Foreign Relations, « Candidates on the issues », 2016 http://www.cfr.org/campaign2016/hillary-clinton/on-islamic-state#on-the-issues

[10] Les préférences de la Chine vis-à-vis des candidats demeurent toutefois sujettes à débat : Associated Press, « Why some in China might prefer Donald Trump to Hillary Clinton », CBS News, 30 mai 2016, http://www.cbsnews.com/news/why-china-might-prefer-donald-trump-to-hillary-clinton/

[11] Shapiro, Jeremy, Sokolsky, Richard, “Why Hillary Clinton wouldn’t be a foreign policy hawk as president”, Vox, 9 août 2016, http://www.vox.com/2016/8/9/12401150/hillary-clinton-foreign-policy-war-hawk

[12] Bender, Michael C., McCain Nelson, Colleen, “Donald Trump, Hillary Clinton Clash on National Security Issues “, Wall Street Journal, 7 septembre 2016, http://www.wsj.com/articles/donald-trump-proposes-ending-sequester-boosting-military-1473269166

[13]Bolton, John, “What Trump’s foreign policy gets right”, Wall Street Journal, 21 août 2016, http://www.wsj.com/articles/what-trumps-foreign-policy-gets-right-1471818609

[14]Schwartz, Ian, “WSJ's Bret Stephens: "Hillary Clinton, As Awful As I Find Her, Is A Survivable Event. I'm Not So Sure About Trump", RealClear Politics, 17 juin 2016, http://www.realclearpolitics.com/video/2016/06/17/wsjs_bret_stephens_hillary_clinton_as_awful_as_i_find_her_is_a_survivable_event_im_not_so_sure_about_trump.html

[15] Hoffman, Bill, « Bill Kristol: Both Candidates 'Awful' But Trump Topped Clinton in Forum”, Newsmax, 8 septembre 2016, http://www.newsmax.com/Newsmax-Tv/Donald-Trump-Hillary-Clinton-Debate-Candidate/2016/09/08/id/747377/

[16] O'Toole, Molly, “The Primary Battle Is Over, but the GOP Civil War Has Just Begun”, Foreign Policy, 6 mai 2016, http://foreignpolicy.com/2016/05/06/the-primary-battle-is-over-but-the-gop-civil-war-has-just-begun/

[17] Crowley Michael, Isenstadt, Alex, «GOP foreign policy elites flock to Clinton», Politico, 6 juillet 2016, http://www.politico.com/story/2016/07/national-security-clinton-trump-225137

 

 

 
   
   

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