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Au-delà du duel Trump – Clinton, l’importance des courses dans les États

Christophe Cloutier, mardi 13 septembre 2016
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Lorsque nous tournons le regard vers la politique américaine, celui-ci tend à se focaliser exclusivement sur l’échelon fédéral, qu’il s’agisse de la Maison-Blanche ou du Congrès. Nous négligeons ainsi souvent l’importance de la politique étatique dans la vie des Américains. All politics is local, disait l’ancien président de la Chambre des représentants Tip O’Neil (Massachusetts) pour rappeler l’importance des enjeux de proximité pour les électeurs. C’est ainsi que, le 8 novembre, nombre d’Américains auront les yeux tournés non seulement vers Washington D.C., et l’élection d’un(e) nouvel(le) occupant(e) du Bureau ovale, mais également sur leur capitale d’État, où une nouvelle cohorte de législateurs[1] et, dans certains cas, de gouverneurs, seront portés (ou reportés) au pouvoir.

D’emblée, rappelons que les États-Unis, comme le Canada, ont un système politique fédéral, comprenant trois niveaux de pouvoir, soit le fédéral, les États (le provincial au Canada) et les administrations locales[2]. À la manière des provinces canadiennes, qui ont chacune leur assemblée et leur premier ministre, les États américains disposent d’institutions qui calquent celles de l’État fédéral. Ainsi trouve-t-on dans chaque État un gouverneur, homologue de nos premiers ministres provinciaux et dépositaire du pouvoir exécutif ; une assemblée bicamérale comprenant un Sénat et une chambre d’assemblée[3]; et une cour suprême. Comme au Canada, le partage des compétences entre le fédéral et ses entités fédérées peut être porteur de tensions. Les États américains peuvent s’appuyer sur le 10e amendement de la Constitution américaine, qui stipule que les pouvoirs non impartis au gouvernement fédéral et qui ne sont pas explicitement interdits aux États leur reviennent[4]. C’est ainsi qu’encore aujourd’hui, malgré l’expansion marquée des sphères d’intervention du gouvernement fédéral au cours du dernier siècle, c’est dans les États que sont principalement discutés les enjeux tels que la santé, la criminalité, les transports, les enjeux énergétiques et les questions morales. C’est donc d’abord et avant tout au niveau des États que se joueront l’avenir d’enjeux tels que l’assurance maladie, la légalisation de la marijuana[5], l’accès à l’avortement, les questions LGBTQ et l’application de la peine de mort. Au vu de l’importance de ces enjeux et de leur potentiel polarisant, on comprend mieux l’importance que revêtent, pour les Américains, les élections étatiques.


Élections aux postes de gouverneurs : les démocrates sur la corde raide
À l’heure où s’achève la présidence de Barack Obama, on prend de plus en plus conscience que les succès électoraux du 44e président des États-Unis ont masqué les difficultés vécues par le Parti démocrate au cours des dernières années, tant au Congrès[6] qu’au niveau des États[7]. En date du 1er septembre 2016, plus de 55% des législateurs d’États sont issus du Parti républicain et 31 des 50 postes de gouverneurs sont occupés par des membres du Grand Old Party[8]. Dans des États aussi solidement démocrates que l’Illinois (Bruce Rauner), le Maine (Paul LePage), le Massachusetts (Charlie Baker), le Maryland (Larry Hogan), le New Jersey (Chris Christie) et le Nouveau-Mexique (Susana Martinez), les électeurs ont élu (ou réélu dans les cas de LePage, Christie et Martinez) des gouverneurs issus du GOP.


Comme si la situation n’était pas assez pénible pour les démocrates, ils doivent défendre huit des douze sièges de gouverneurs qui seront en jeu en novembre, dont trois (Montana, Missouri, Virginie occidentale) dans des États généralement favorables au Parti républicain. On peut raisonnablement supposer que les démocrates ont de bonnes chances de conserver leurs sièges au Delaware (aucun gouverneur républicain depuis 1988), en Oregon et dans l’État de Washington. À l’inverse, le Dakota du Nord (aucun gouverneur démocrate depuis 1992) semble hors d’atteinte, tout comme l’Utah, État conservateur par excellence, qui n’a pas eu de gouverneur démocrate depuis 1985 et où le gouverneur républicain Gary Herbert devrait remporter sa réélection sans trop de difficulté, malgré la grande impopularité de Donald Trump dans cet État[9]. Les démocrates peuvent tout de même espérer être compétitifs en Caroline du Nord, où l’impopulaire gouverneur républicain Pat McCrory tente de remporter un second mandat. De récents sondages le plaçaient nez-à-nez avec son adversaire démocrate Roy Cooper[10]. L’Indiana est également à surveiller, alors que le siège de gouverneur y est ouvert suite à la décision du gouverneur Mike Pence de briguer la vice-présidence des États-Unis sur le ticket républicain de Donald Trump. Au milieu du mois d’août, le Cook Political Report a qualifié le résultat de la course dans le Hoosier State d’imprévisible (Toss-up).


Finalement, plus près de chez nous, deux courses devraient attirer notre attention, puisqu’elles se déroulent dans des États frontaliers du Québec. Au Vermont d’abord, le démocrate Peter Shumlin a choisi de ne pas briguer de nouveau mandat. La démocrate Sue Minter y fera la lutte au républicain Phil Scott, l’actuel lieutenant-gouverneur[11] de l’État[12]. La course s’annonce serrée, ce qui est surprenant dans cet État reconnu pour son progressisme, représenté au Sénat par le démocrate-socialiste Bernie Sanders[13]. Il faut dire que la plateforme présentée par Phil Scott sur son site Internet semble d’abord et avant tout marquée du sceau du pragmatisme[14], loin du conservatisme militant qui anime nombre de candidats républicains ailleurs au pays. Flairant un gain possible dans le Green Mountain State, la Republican Governors Association[15] a d’ailleurs décidé d’y financer à hauteur de 600 000 $ un groupe dédié à l’élection du candidat républicain[16].


Dans le New Hampshire voisin, le siège de gouverneur sera également à combler suite à la décision de la gouverneure démocrate Maggie Hassan de tenter sa chance dans l’élection sénatoriale contre la sénatrice républicaine sortante Kelly Ayotte. Dans cet État-pivot, plus conservateur que ses voisins de la Nouvelle-Angleterre et reconnu pour son esprit d’indépendance, les candidats démocrate et républicain à la succession d’Hassan seront connus suite aux primaires qui auront lieu le 13 septembre. De par notre perspective québécoise, il sera important de suivre les résultats des élections au Vermont et au New Hampshire, résultats qui auront une résonance sur les multiples enjeux qui animent la relation entre le Québec et ses États frontaliers[17].

 


[1] Le 8 novembre, 86 des 99 législatures d’État tiendront des élections. 5920 des 7383 sièges de législateurs d’État (soit 80,2%) seront ainsi en jeu. – « State Legislative Elections », Ballotpedia : The Encyclopedia of American Politics. En ligne. https://ballotpedia.org/State_legislative_elections,_2016. Consulté le 9 septembre 2016.
[2] Claude Corbo et Frédérick Gagnon, Les États-Unis d’Amérique, 3e édition, Québec : Septentrion, 2011, « Chapitre 2 : le fédéralisme des États-Unis ».
[3] À l’exception notable du Nebraska, qui possède la seule législature unicamérale parmi les États américains.
[4] À l’inverse, l’Acte de l’Amérique du Nord britannique stipule que le gouvernement fédéral canadien dispose des pouvoirs qui ne sont pas mentionnés dans le partage initial de 1867.

[5] Neuf États voteront en novembre sur des questions en lien avec la légalisation de la marijuana. Cinq d’entre eux (Arizona, Californie, Maine, Massachusetts et Nevada) voteront pour la légalisation à des fins récréatives. – Christophe Ingraham, « An Unprecedented Number of States will Vote on Marijuana this Fall », Wonkblog – The Washington Post, 2 septembre 2016. En ligne. https://www.washingtonpost.com/news/wonk/wp/2016/09/02/an-unprecedented-number-of-states-will-vote-on-marijuana-this-fall/. Page consultée le 9 septembre 2016.
[6] Frédérick Gagnon, « Le grand retournement : Obama et les midterms de 2010 », Politique américaine 18, 2010, p. 117-130 ; Gagnon, « La victoire républicaine aux midterms de 2014 : peut-on parler d’une vague ? », Politique américaine 25, 2, 2015, p. 143-157.
[7] Chris Cillizza, « Republicans Have Gained more than 900 State Legislative Seats since 2000 », The Fix – The Washington Post, 14 janvier 2015. En ligne. https://www.washingtonpost.com/news/the-fix/wp/2015/01/14/republicans-have-gained-more-than-900-state-legislative-seats-since-2010. Consulté le 9 septembre 2016.
[8] Gubernatorial and Legislative Party Control of State Government », Ballotpedia: The Encyclopedia of American Politics. En ligne. https://ballotpedia.org/Gubernatorial_and_legislative_party_control_of_state_government. Page consultée le 9 septembre 2016. Ajoutons que dans 23 États, le Parti républicain contrôle le poste de gouverneur et les chambres d’assemblée. C’est le cas pour les démocrates dans sept États seulement. Le gouvernement des 20 autres États est divisé entre les deux partis.

[9] Robert Gehrke, « Poll: Trump’s Unpopularity Could Swing Utahns to Hillary », The Salt Lake Tribune, 11 juin 2016. En ligne. http://www.sltrib.com/news/3993058-155/poll-trumps-unpopularity-could-swing-utahns. Page consultée le 9 septembre 2016.
[10] « North Carolina Races Tight Across the Board », Public Policy Polling, 10 août 2016. En ligne. http://www.publicpolicypolling.com/main/2016/08/north-carolina-races-tight-across-the-board.html
[11] Présent dans la plupart des États, le lieutenant-gouverneur est le second officier exécutif en importance de l’État. À l’instar du vice-président des États-Unis, il remplace le gouverneur si celui-ci est dans l’incapacité d’exercer son mandat. Au Vermont, le lieutenant-gouverneur est élu séparément du gouverneur, ce qui explique que les deux ne soient pas issus du même parti.
[12] Fait à noter pour les amateurs de sport : le Liberty Union Party, un parti de gauche, sera représenté dans cette élection par l’ancien lanceur gaucher des Red Sox de Boston et des Expos de Montréal Bill « Spaceman » Lee, reconnu autant pour la qualité de ses tirs que pour son adhésion à la contreculture des années 1970. https://en.wikipedia.org/wiki/Bill_Lee_(left-handed_pitcher).

[13] Le réputé site Sabato’s Crystal Ball range désormais la course vermontoise parmi les courses à l’issue incertaine (Toss-up). – Larry J. Sabato, Kyle Kondik et Geoffrey Skelley, « Governors 2016 : Are We In for a Repeat of 2014’s Odd Results? », Sabato’s Crystal Ball, 8 septembre 2016. En ligne. http://www.centerforpolitics.org/crystalball/articles/governors-2016-are-we-in-for-a-repeat-of-2014s-odd-results/. Page consultée le 10 septembre 2016.
[14] http://www.philscott.org/.
[15 ]Fondée en 1963, la RGA est une association regroupant les gouverneurs républicains de partout au pays et dont l’un des mandats est de favoriser l’élection de candidats du GOP aux postes de gouverneurs.
[16] Paul Heintz, « Republican Governors Association Puts Big Money Behind Phil Scott », Seven Days: Vermont’s Independent Voice, 1er septembre 2016. En ligne. http://www.sevendaysvt.com/OffMessage/archives/2016/09/01/republican-governors-association-puts-big-money-behind-phil-scott.
[17] Pour des exemples d’enjeux liant le Québec à ses voisins, voir Frédérick Gagnon, « Right Next Door : Québec and the 2014 Electoral Marketplace of Ideas in New York Vermont, New Hampshire, and Maine », Quebec Studies 61, 2016. Pour tous les détails concernant les élections aux postes de gouverneurs, voir la page « Gubernatorial Elections, 2016 » sur le site Ballotpedia.

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