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Le retranchement contre l'expansion (1): Trump, candidat du repli stratégique?
Alexis Rapin, vendredi 09 septembre 2016
  trump gun  

Hillary Clinton est une va-t-en-guerre, une faucon, qui une fois élue précipitera les États-Unis dans de nouvelles interventions militaires ruineuses. À l’inverse, Donald Trump, lui, mènera une politique étrangère plus mesurée, dans laquelle l’Amérique s’occupera moins des autres et plus d’elle-même. Voici, à traits forcés, le regard qu’une bonne part de l’opinion publique, aux États-Unis mais aussi ailleurs, semble poser sur les deux prétendants majeurs à la Maison Blanche .


Loin de se cantonner à l’homme de la rue, cette réflexion s’étend en partie aux spécialistes – observateurs ou praticiens – de la politique étrangère américaine. Avec un peu plus de nuance peut-être, cette communauté toise d’un œil suspicieux les candidats de cette présidentielle 2016. Trump est-il un réaliste ? Clinton est-elle une néo-conservatrice ? Si les idéologies de politique extérieure des candidats interpellent, c’est probablement parce que l’issue de cette élection pourrait considérablement influer sur le grand débat qui fait la pluie et le beau temps dans la discipline : celui du retranchement, du repli stratégique américain.

 

Les candidats projetés dans le débat

L’Amérique est-elle en déclin ? Le cas échéant, que faut-il faire pour s’en prémunir ou inverser la vapeur ? Telle est, en substance, la colonne vertébrale de ce débat qui fait rage depuis près d’une dizaine d’années parmi les experts, à coup d’articles, livres et conférences. Les « retranchistes », dans un coin du ring, considèrent que seule une diminution de l’engagement militaire américain outre-mer peut prévenir la perte future du statut de première puissance[1]. Dans l’autre coin, leurs adversaires estiment au contraire que le maintien d’une forte présence militaire à travers le monde, déclin ou pas, est nécessaire[2].

 

Sans surprise, certains ont rapidement associé le duel présidentiel de 2016 à la bataille intellectuelle entourant le repli stratégique. Avec son mantra de « America First », Donald Trump serait, sans s’en revendiquer, le porte-étendard des retranchistes[3]. Hillary Clinton, avec ses antécédents aux accents interventionnistes au sein de la première administration Obama, serait quant à elle la championne inavouée de l’expansionnisme américain[4]. Deux programmes clairs, pour deux visions antagonistes de l’avenir de la puissance étasunienne, pourrait-on dire.

 

Une « doctrine Trump » ambigüe

Qu’en est-il exactement ? Force est de reconnaître que les lignes sont loin d’être si nettes. En premier lieu parce que les programmes de politique étrangère sont lacunaires, particulièrement chez Donald Trump : La stratégie à suivre en Afghanistan ? La solution à l’imbroglio géopolitique du conflit syrien ? Le sort du bouclier anti-missile en Europe de l’Est ? L’avenir de la relation avec l’Iran ? Autant de sujets significatifs sur lesquels le candidat républicain est évasif, voire muet, rendant difficile d’identifier ce que serait à proprement parler une « doctrine Trump »… et donc si celle-ci épouserait l’idéal du repli stratégique.

 

Si, malgré tout, on tente de juger sur pièce, les informations disponibles mènent rapidement à des conclusions contradictoires. D’un côté, les positions énoncées par Donald Trump[5] évoquent en effet certaines grandes ambitions des retranchistes, notamment celles de diminuer l’effort de guerre de l’Amérique en exigeant plus d’efforts de ses alliés, pays du Golfe et Européens en tête. L’idée d’armer nucléairement le Japon ou la Corée du Sud afin qu’ils assurent eux-mêmes leur sécurité irait dans le même sens.

 

Toutefois, le candidat républicain a également avancé à l’occasion des propositions diamétralement opposées à l’idée d’un repli stratégique américain : déployer 20'000 ou 30'000 GI’s en Irak pour « mettre l’EI K.O. », accroitre visiblement la présence militaire en mer de Chine, ou encore lever tous les plafonds budgétaires introduits en matière de défense. La dernière idée[6], notamment, rentre en collision frontale avec la nécessité (évoquée par nombre de retranchistes) de diminuer les dépenses militaires afin de s’adonner au « nation building at home ».

 

Trop faucon pour le retranchement

Au-delà des prises de position spécifiques, les discours de Donald Trump questionnent également la pertinence de le classer parmi les partisans du repli stratégique. Dans le passé, à rebours de ses propos plus récents, il a explicitement appuyé l’intervention américaine en Lybie, soulignant la nécessité de faire tomber le régime Kadhafi[7]. À première vue, regime change et retranchement semblent des concepts passablement antagonistes, issus d’écoles de politique étrangère divergentes.

 

Au sujet de la lutte contre le terrorisme, le candidat républicain a entre autres suggéré de réintroduire les tristement célèbres « techniques d’interrogation améliorées[8] » voire même de s’en prendre aux familles de terroristes présumés. Autant de mesures qui iraient à l’encontre d’un des grands objectifs du retranchement : redorer l’image des États-Unis, afin que le soft remplace au maximum le très couteux hard power.

 

On le voit donc, si les grandes lignes de la politique étrangère de Donald Trump s’accordent avec certains principes du repli stratégique américain, une analyse plus fine de ses positions (qui par ailleurs changent parfois du tout au tout) appelle à la réserve. Loin de condamner les dépenses militaires à tout-va et les grands déploiements outre-mer, le candidat républicain emploie de surcroît une rhétorique souvent belliqueuse ou provocatrice[9] peu en phase avec l’idée de « restreinte » associée au repli stratégique. Ce faisant, il se place probablement plus proche de l’école des Jacksoniens que de celle des retranchistes[10]. Mais ce serait là un autre débat encore.

 

Un prochain billet sera consacré à une réflexion similaire sur la politique étrangère de Hillary Clinton.

 


[1] Voir, pour un modeste apercu: POSEN, Barry R., Restraint: A new foundation for US grand strategy, Cornell University Press, 2014, PARENT, Joseph M., MACDONALD, Paul K., « The wisdom of retrenchment », Foreign Affairs, vol. 90, no. 6, 2011, p. 32-47, HAASS, Richard, Foreign policy begins at home: The case for putting America's house in order, Basic Books, 2014.

[2] Parmi bien d’autres: BROOKS, Stephen G., IKENBERRY, G. John, et WOHLFORTH, William C., «Don't Come Home, America: The Case against Retrenchment», International Security, vol. 37, no. 3, 2012, p. 9-10. Voir aussi : LIEBER, Robert J., Retreat and its Consequences: American Foreign Policy and the Problem of World Order, Cambridge University Press, 2016.

[3] Wolf, Albert B., « Will retrenchment make America great again ? », The National Interest, 12 mai 2016, http://nationalinterest.org/blog/the-buzz/will-retrenchment-make-america-great-again-16183

[4]Traub James, “The Hillary Clinton Doctrine”, Foreign Policy, 6 novembre 2015, http://foreignpolicy.com/2015/11/06/hillary-clinton-doctrine-obama-interventionist-tough-minded-president/

[5]Council of Foreign Relations, “Trump on the issues”, http://www.cfr.org/campaign2016/

[6] Rappelons toutefois qu’il a auparavant milité pour une diminution drastique des budgets du Pentagone : Herb, Jeremy, Wright, Austin, « Trump’s military spending flip-flop », Politico, 5 août 2016, http://www.politico.com/story/2016/08/trump-military-spending-flip-flop-226705

[7] Beauchamp, Zack, "The Donald Trump dove myth”, Vox, 27 mai 2016, http://www.vox.com/world/2016/5/27/11608580/donald-trump-foreign-policy-war-iraq-hillary-clinton

[8]Certains préfèrent le terme « augmentées »

[9] Pensons, à titre anecdotique, à son souhait de « bomb the shit ouf of ISIS » pour ensuite tout simplement « take the oil » https://www.youtube.com/watch?v=aWejiXvd-P8

[10] Beinart, Peter, “The Jacksonian candidate”, The Atlantic, 19 mai 2016, http://www.theatlantic.com/politics/archive/2016/05/the-jacksonian-candidate/483563/

 

 

 

 


 

 
   
   

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