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Chronique d’une éternelle oubliée :
La mission américaine en Afghanistan à l’heure du départ d’Obama
Isabelle Lemay, mardi 3 mai 2016
afghanistan obama    En décembre 2014, Barack Obama mettait fin à une mission de combat longue de treize ans en Afghanistan. Un peu plus d’un an plus tard, la situation sécuritaire dans le pays – du moins depuis l’invasion américaine de 2001 - n’a jamais été aussi volatile. En repoussant le départ définitif des forces américaines au-delà de 2016, Obama a relégué la gestion du dossier afghan à son - ou sa - successeur. Retour sur la gestion obamienne de l’Afghanistan, à l’heure des bilans et de la succession à la présidence.  

La situation sécuritaire sur le terrain

L’année 2015 marquait un défi pour les forces de défense et de sécurité afghanes. Les États-Unis et l’OTAN avaient officiellement mis un terme à leur mission de combat, pour se concentrer sur une mission plus circonscrite de formation et d’assistance des forces locales. Pour les États-Unis résidait aussi une mission de contre-terrorisme – essentiellement via l’usage de drones armés. Tandis qu’en 2011, les forces afghanes étaient appuyées par plus de 100 000 soldats de la coalition, on n’en comptait plus que 14 000 en 2015. De ce nombre, 9800 étaient Américains.

 

Ce test fut un échec – bien que prévisible – pour les forces afghanes. Les talibans contrôlent maintenant davantage de territoires qu’à tout autre moment depuis 2001[1], et leurs gains s’accumulent au-delà de leurs fiefs traditionnels. Avec la prise de la capitale provinciale de Kunduz à l’automne 2015, l’emprise des talibans s’élargissait pour la première fois en dehors des zones rurales – réalisant ainsi leur plus importante victoire des quatorze dernières années, et ce malgré des effectifs largement inférieurs à ceux des forces afghanes. Bien que la ville fut reprise deux semaines plus tard – non sans une forte campagne aérienne américaine –, la prise temporaire de Kunduz illustre néanmoins la volatilité de la situation sécuritaire générale en Afghanistan – alors même que les talibans traversent une crise interne[2]. À cela s’ajoutent une gouvernance du pouvoir central encore très faible et des pourparlers de paix plusieurs fois avortés.

 

D’un président à un – ou une – autre

Après avoir initialement prévu le départ définitif des forces américaines pour 2014, Obama l’a ensuite repoussé à plusieurs reprises au fil de son second mandat. Devant le piètre tableau de la situation sécuritaire en 2015, Obama se résigna en octobre de la même année à abandonner son ambition de clore l’aventure américaine en Afghanistan d’ici la fin de sa présidence. Un total de 9800 militaires américains demeurera en Afghanistan pour la majeure partie de 2016, tandis que l’objectif – sujet à des « ajustements supplémentaires » – consiste à en laisser 5500 en janvier 2017[3]. Par le fait-même, Obama quitte la présidence en léguant l’enjeu complexe de l’Afghanistan en héritage.

 

Au Sénat, les détracteurs d’Obama critiquent surtout, outre la gestion générale du conflit, les intentions du président de réduire le nombre de troupes américaines – des chiffres que les républicains considèrent arbitraires[4]. Néanmoins, au sein des campagnes présidentielles, on parle bien peu de ce défi afghan sur lequel devra se pencher le prochain chef d’État. Malgré ses déclarations contradictoires sur le bien-fondé de l’intervention en Afghanistan, Trump a laissé entendre que de conserver une présence américaine dans le pays était nécessaire[5]. Cruz, quant à lui, a surtout réitéré son ambition de « tuer les terroristes » et d’éviter les opérations de nation-building[6]. Du côté démocrate, Clinton tout comme Sanders s’entendent sur la nécessité de conserver des troupes en Afghanistan. Sous Clinton, la politique étrangère américaine en Afghanistan s’insérerait dans la continuité de celle de son prédécesseur ; la candidate ayant donné son appui aux plus récentes décisions d’Obama et se positionnant résolument contre un retour à une mission de combat[7].

 

Le débat, jusqu’à présent, porte donc essentiellement sur le fait de savoir s’il faut augmenter, maintenir ou réduire le nombre de forces américaines mobilisées en Afghanistan. Or, la réflexion qu’Obama laisse derrière lui quant à la stratégie américaine en Afghanistan doit être plus large, et est en vérité infiniment plus complexe.

 

Repenser la stratégie américaine en Afghanistan

L’ambition – inachevée – d’Obama en Afghanistan consistait à transférer le poids de la guerre à une partie étant favorable aux États-Unis, afin qu’elle assure elle-même la poursuite des intérêts américains sur le territoire. Après des investissements de 65 milliards de dollars de la part des États-Unis et des années d’initiatives aux côtés de l’OTAN, Washington est encore loin d’atteindre son objectif. Non seulement la détérioration de la situation sur le terrain en 2015 le démontre, mais le gouvernement de Kaboul n’assume aujourd’hui que 10% des coûts d’opération de ses forces ; la faiblesse de sa gouvernance expliquant son incapacité à prélever efficacement taxes et impôts sur sa population – sans parler de ses problèmes de corruption. Cette dépendance financière amenait le commandant des forces américaines en Afghanistan, le général John F. Campbell, à affirmer en octobre 2015 que sans un financement étranger adéquat et une présence appropriée des troupes de la coalition pour veiller à la bonne gestion de ces fonds, « les forces de défense et de sécurité afghanes pourraient potentiellement s’effondrer »[8].

 

Devant une situation aussi précaire malgré les efforts alloués, le défi auquel fut confronté Obama – et qui deviendra celui des candidats présidentiels, et ultimement du successeur à la Maison-Blanche – est d’arriver à justifier l’engagement des États-Unis en Afghanistan sans le faire paraître illimité[9]. Mais cette ligne est d’autant plus difficile à défendre que la situation en Afghanistan depuis quatorze ans en est une où les forces armées ne peuvent que contenir l’insurrection – sans la surmonter ni l’éradiquer[10]. De l’aveu même du nouveau commandant en Afghanistan, le général John W. Nicholson, le standard que l’armée recherche est « l’habileté des forces de sécurité à maintenir [un certain niveau de] violence et [...] à prévenir la réémergence de sanctuaires »[11]. Si l’on considère que les forces afghanes ne seront pas en mesure d’accomplir un tel standard dans un futur plus ou moins rapproché, dans le plus optimiste des cas, cela revient à dire que la guerre américaine en Afghanistan en est une d’usure, de permanence.

 

Devant une telle impasse, et tandis que les leaders politiques américains sont tout aussi réfractaires à s’engager indéfiniment en Afghanistan qu’à laisser le pays à lui-même, au risque de tout perdre des efforts et des vies américaines investis depuis 2001, que peut faire Washington ? À ce titre, il semble opportun de rappeler que le conflit en Afghanistan est enraciné dans des dynamiques politiques, historiques et structurelles locales et régionales qui dépassent le cadre plus étroit de celui de l’intervention américaine post-2001 ; des dynamiques qu’un recours à la force, même colossal, ne peut désamorcer. En ce sens, la meilleure carte que peuvent jouer les États-Unis est sans doute celle de la diplomatie.

 

Malgré les intentions d’Obama de « continuer d’exhorter toutes les parties de la région à faire pression sur les talibans afin qu’ils retournent aux pourparlers de paix[12] », les rondes de négociation organisées depuis la tentative de juillet 2015 ont toutes échoué[13]. Tandis que le support du Pakistan envers les talibans afghans tient dorénavant du secret de polichinelle[14], la clé de leur présence aux négociations consiste donc à user du pouvoir de contrainte qu’Islamabad peut exercer sur eux[15]. Pour ce faire, ceci implique notamment du prochain président américain de reconnaître et d’agir activement sur les causes qui justifient l’enclin du Pakistan à appuyer les talibans afghans[16] – une stratégie qui manque toujours à Washington. Un dialogue entre les talibans et le régime de Kaboul, et éventuellement un cessez-le-feu et un règlement négocié, seraient alors beaucoup plus envisageables. Certes, la voie diplomatique ne promet aucunement d’être facile, mais si les États-Unis y dédient l’énergie et les efforts avec lesquels ils ont d’abord et avant tout procédé par les moyens militaires, elle constitue certainement leur meilleure chance de s’extirper dignement de ce tristement surnommé cimetière des empires.

 


[1] Paul McLeary, Dan De Luce, C.K. Hickey, 4 janvier 2016, Mapped : The Taliban Surged in 2015, but ISIS Is Moving In on Its Turf (page consultée le 25/04/16).

[2] L’année 2015 a notamment vu apparaître l’émergence d’un groupe armé se réclamant de l’État islamique, bien qu’aucune ligne de commandement provenant d’Irak et de Syrie n’a été démontrée. Le groupe est essentiellement issu d’une fragmentation au sein des talibans, et ses opérations ont surtout été dirigées contre eux jusqu’à présent. Voir Priyanka Boghani, 17 novembre 2015, ISIS is in Afghanistan, But Who Are They Really? (page consultée le 25/04/16).

[3] The White House, 15 octobre 2015, Statement by the President on Afghanistan (page consultée le 26/04/16).

[4] United States Senate Committee on Armed Services, 4 février 2016, Situation in Afghanistan (page consultée le 26/04/16).

[5]CNN, 20 octobre 2015, Donald Trump backtracks on Afghanistan war : Not a mistake (page consultée le 27/04/16).

[6] Ted Cruz, 18 octobre 2015, Ted Cruz Speaks With Meet the Press’s Chuck Todd (page consultée le 27/04/16).

[7] The Guardian, 17 octobre 2015, Hillary Clinton backs Obama’s move to keep troops in Afghanistan (page consultée le 27/04/16).

[8] United States Senate Committee on Armed Services, 6 octobre 2015, Statement of General John F. Campbell, USA Commander U.S. Forces – Afghanistan Before the Senate Armed Services Committee on the Situation in Afghanistan (page consultée le 25/04/16).

[9] C’est d’ailleurs ce qu’Obama s’est défendu de faire lors de sa résignation à mettre fin définitivement à l’engagement américain en Afghanistan. « Je n’appuie pas l’idée d’une guerre sans fin, et je me suis prononcé à de multiples reprises contre [notre] participation dans des conflits militaires illimités qui ne servent pas nos intérêts de sécurité fondamentaux », affirma-t-il. Voir The White House, op. cit.

[10] C’est l’argumentaire que développe Spencer Ackerman dans The Guardian, 15 octobre 2015, Afghanistan decision seals Obama’s legacy as the ‘twilight war’ president (page consultée le 30/04/16). Anand Gopal présente un propos similaire dans Priyanka Boghani, 20 février 2015, The War the U.S. Left Behind in Afghanistan (page consultée le 28/04/16).

[11] United States Senate Committee on Armed Services, 28 janvier 2016, Situation in Afghanistan (page consultée le 29/04/16).

[12] The White House, 15 octobre 2015, op. cit.

[13] Les talibans ont rencontré le régime de Kaboul en juillet 2015, mais l’annonce de la mort de leur chef suprême, le mollah Omar, a provoqué l’arrêt des pourparlers.

[14] Suite à l’invasion américaine en Afghanistan, le leadership taliban s’est essentiellement retranché du côté pakistanais de la frontière, ce qui leur procure un refuge d’où conduire leur logistique. Sur le sujet, lire, par exemple, Khalid Homayun Nadiri, 2014, « Old Habits, New Consequences : Pakistan’s Posture toward Afghanistan since 2001 », International Security 39 (2) : 132-168.

[15] C’est notamment l’idée que développe Ahmed Rashid dans Aljazeera, 6 mars 2016, Afghan peace talks : Pakistan’s credibility on the line (page consultée le 30/04/16).

[16] Cet enclin s’explique, au premier chef, par la perception d’un alignement de Kaboul avec New Delhi – l’ennemie de longue date d’Islamabad, depuis leur partition en 1947 et la question non-résolue du Cachemire – et par l’enjeu du statut de la frontière afghano-pakistanaise, jamais officiellement reconnue par Kaboul, et qui sépare les populations pachtounes aux visées nationalistes.

 
   
   

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