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analyses
«Révolution Trump» ou filiation populiste?
La politique étrangère républicaine à l’aube des élections présidentielles de 2016
Vincent Boucher et Maxime Brunet, Mardi 26 avril 2016
donald trump pop    Les primaires de 2016 sont marquées par un déchirement notable au sein du Parti républicain. Les positions tranchées et les déclarations-chocs du meneur dans la course à l’investiture du Grand Old Party (GOP), Donald J. Trump, attisent les divisions déjà bien présentes depuis la montée du Tea Party lors des élections de mi-mandat de novembre 2010.  

Trump exacerbe ces fractures pour éliminer un à un ses principaux rivaux (Jeb Bush et Marco Rubio) et les place au cœur de sa stratégie pour récolter les 1237 délégués nécessaires pour décrocher la nomination républicaine lors de la convention nationale du parti qui aura lieu en juillet à Cleveland. L’approche de Trump dans cette course à l’investiture apparait à bien des égards non orthodoxe et semble être emblématique de son personnage. En politique étrangère, il propose une série d’idées qui ne cadre ni avec les traditions réaliste et néoconservatrice du parti. Bien qu’elles puissent porter à croire que Trump propose une sorte de révolution en politique extérieure, ses idées s’inscrivent dans la lignée d’une tradition populiste bien ancrée dans la pratique politique américaine. L’examen qui suit des propositions en matière d’affaires étrangères et de défense du meneur dans la course républicaine permettra de démontrer cette filiation populiste.

 

Une révolution Trump en politique étrangère chez les républicains?

Une grande partie de son message (Make America Great Again) s’articule autour d’une vision bien particulière de la politique étrangère américaine. Dans ce domaine, tous les candidats républicains se sont inscrits en opposition aux politiques du démocrate Barack Obama, qu’ils qualifient de commandant en chef hésitant ayant favorisé le recul du pays sur la scène internationale. Les rivaux du milliardaire de l’immobilier campent sous la bannière des deux principaux axes idéologiques ayant structuré les débats de politique étrangère chez les républicains depuis le 11 septembre 2001. D’un côté, le numéro deux dans la course, le sénateur Ted Cruz (Texas), propose une approche des problèmes internationaux assimilable au néoconservatisme, l’idéologie qui guida la réponse de l’Administration George W. Bush suite aux événements du 11 septembre. Le sénateur de la Floride Marco Rubio, qui a quitté la course suite à sa défaite dans son État le 15 mars dernier, était lui aussi un «héritier» des néoconservateurs, comme le démontre son essai sur la politique étrangère publié dans Foreign Affairs à l’automne 2015[1]. De l’autre côté, John Kasich, le gouverneur de l’Ohio, avance une vision de la politique étrangère compatible avec la tradition réaliste du GOP, mais qui comprend une certaine attitude de faucon en ce qui a trait à la lutte contre le groupe armé État islamique[2].

 

Donald Trump s’entend avec ses adversaires sur le fait que le bilan international d’Obama est catastrophique. Cependant, le remède qu’il propose pour redonner sa grandeur au pays n’entre pas dans les deux courants idéologiques évoqués plus haut. Non seulement l’excentrique milliardaire ne se range ni du côté des néoconservateurs ni des réalistes, mais il propose un ensemble de mesures hétéroclites visant à permettre aux États-Unis de recommencer à «gagner» vis-à-vis le reste du monde. Celles-ci s’appuient sur un amalgame idéologique plus ou moins cohérent. Trump détonne avec ses rivaux en mettant de l’avant une politique étrangère articulant un «nationalisme»[3] qui mobilise des idées de l’héritage isolationniste du parti dans l’après-guerre froide tout en prônant une attitude de faucon.

 

Une politique étrangère sans compromis

Lorsque Trump pose le regard sur l’internationalisme et l’interventionnisme qui ont dominé la politique étrangère des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il y observe une dynamique désastreuse qui œuvre au détriment des intérêts vitaux du pays. À cet égard, le candidat critique sévèrement le «nation-building» et les interventions militaires tels le Vietnam, l’Irak et la Libye, qu’il considère comme des désastres pour la grandeur des États-Unis[4]. Comme ces expériences sont fortement liées au portrait lamentable qu’il pose sur l’économie américaine, le milliardaire prône fermement une diminution du poids des responsabilités américaines dans le monde. Bien qu’en partie inspirée par l’isolationnisme, cette vision prévoit en réalité la fin du rôle de « policier mondial » des États-Unis plutôt qu’un désengagement complet. Selon Trump, un réinvestissement massif dans les forces armées est incontournable pour pouvoir réagir de façon musclée aux menaces graves lorsqu’elles surviennent. L’État islamique doit ainsi être bombardé et éliminé sans ménagement. Comme dans plusieurs autres cas, il prévoit toutefois déléguer d’importantes responsabilités à ses alliés pour lutter contre cette organisation terroriste. Une pression sera donc faite sur les partenaires arabes voisins pour qu’ils fournissent des troupes de combats au sol[5]. Certains commentateurs politiques ont associé cette vision à une certaine tradition réaliste en politique étrangère ainsi qu’à l’approche modeste et prudente du président Obama à l’international[6]. Néanmoins, il existe une rupture importante entre les deux styles liée à l’attitude des deux hommes envers les différents acteurs du système international. Alors qu’Obama est un ardent défenseur du multilatéralisme, Trump préfère une politique étrangère unilatérale et basée sur la ligne dure sans compromis ou accommodements.

 

Le monde selon Trump est constitué de rivaux et d’ennemis qui profitent des largesses américaines. Dénonçant la faiblesse des présidences précédentes, le magnat de l’immobilier entend confronter ces États concurrents pour assurer les intérêts américains. Par exemple, il compte renégocier férocement l’accord sur le nucléaire iranien piloté par l’Administration Obama. Toute son approche repose effectivement sur la négociation, stimulée par ses qualités d’hommes d’affaires, et sur la contrainte, soutenue par le poids économique du pays. L’objectif étant d’obtenir des ententes (deals) plus avantageuses pour les États-Unis. Ainsi, des pressions économiques seront mises en place comme outil de coercition dirigés vers les acteurs récalcitrants tels la Chine, afin de mettre fin aux troubles territoriaux en Asie de l’Est, et le Mexique, qui sera contraint de payer pour la construction d’un mur à la frontière avec les États-Unis[7]. Cette attitude centrée sur les intérêts exclusifs des États-Unis sera également appliquée aux alliés considérés comme des resquilleurs (free-riders). Sous la présidence Trump, ces pays devront fournir une partie plus importante des coûts économiques et militaires liés à leur sécurité[8].

 

Dans le même esprit, les États-Unis contribueront une part beaucoup moins importante du financement de l’OTAN, qui devra subir une cure minceur et une réorganisation dans l’optique de recadrer sa mission vers la lutte au terrorisme. Peu inspiré par le multilatéralisme, Trump juge que cette organisation est obsolète et il est même allé jusqu’à affirmer qu’il serait indifférent advenant l’éclatement de l’alliance[9]. Sans contredit, le milliardaire arbore une méfiance profonde envers le système international. Cette attitude se matérialise notamment envers les accords commerciaux qui, selon l’homme d’affaires, nuisent à la situation économique des États-Unis et profite beaucoup plus à des pays comme la Chine et le Japon. De façon plus troublante, cet élan nationaliste se manifeste dans ses retranchements extrêmes lorsqu’il entretient la peur et la colère envers l’immigration illégale et l’Islam, qu’il soit fondamentaliste ou non.

 

Plusieurs incohérences sont présentes au cœur de ce programme de politique étrangère [10]. Cette vision, qui allie l’objectif d’un désengagement américain ainsi qu’une plus grande stabilité à l’international, semble difficilement conciliable avec l’approche plutôt belliqueuse et unilatérale de Donald Trump. Stephen M. Walt constate pour sa part que ce genre de politiques représente l’antithèse de l’approche réaliste qui, étant bien au fait de l’équilibre des puissances et des quêtes sécuritaires étatiques, est plus mesurée dans son traitement des acteurs internationaux[11]. Une telle vision nationaliste pose plutôt le risque d’accroître les tensions dans le monde sans pour autant apporter les gains promis.

 

Plus qu’une réaction à la politique étrangère d’Obama

L’approche de Trump, qu’il résume avec la formule «America First», représente une façon bien singulière de critiquer le président démocrate sortant dans le contexte de la course à l’investiture du Parti républicain. On a effectivement constaté que le candidat réserve aussi une critique virulente à l’héritage du dernier président républicain à avoir occupé le bureau ovale, George W. Bush. En traitant Bush de menteur[12], il va plus loin que ces adversaires qui se contentent d’affirmer que l’intervention en Irak de 2003 était une erreur. Trump a ainsi continué de prouver qu’il ne cesserait pas de faire les choses à sa manière, sans se soucier des conventions. À bien des égards, l’approche Trump est autant un rejet de l’héritage Obama que celui de W. Bush. Le président démocrate a ainsi raison d’être sceptique lorsque des journalistes l’interrogent à savoir si Trump est le produit de sa présidence[13].

 

Cette démarche en marge des traditions dominantes s’observe également par l’équipe controversée de conseillers en politique étrangère qui accompagne l’homme d’affaires. Les cinq noms évoqués dans l’entrevue qu’il a accordée au Washington Post le 21 mars dernier ont été critiqués pour leur manque d’expérience et de notoriété[14]. Les deux figures les plus notables sont Walid Phares, qui est critiqué pour ses propos sur les musulmans ainsi que pour son rôle dans la guerre civile libanaise, et Joseph Schmitz, qui est une figure controversée de la dernière Administration Bush[15]. Trump avait précédemment tergiversé pendant des mois et refusé de dévoiler ses conseillers en politique étrangère tout en promettant une équipe formée des esprits les plus brillants[16]. Il s’agit plutôt d’une liste de conseillers peu impressionnante, selon plusieurs analystes. Tout comme au niveau de ses idées, Trump démontre peu d’attachement aux coutumes du Parti républicain et des campagnes présidentielles contemporaines en n’accordant qu’une faible importance à la divulgation et à la réception des noms de ses conseillers en matière d’affaires extérieures et de défense.

 

Une filiation populiste plus qu’une véritable révolution

Suite à cet examen du phénomène Trump en politique étrangère, on pourrait croire que le «magnat» (mogul) propose une sorte de révolution dans le domaine des affaires étrangères et de la défense pour la première puissance mondiale. Or, tout comme les partisans du Tea Party, auprès desquels il est fort populaire, Trump s’inscrit dans une tradition populiste qui oscille entre isolationnisme et interventionnisme musclé en fonction de la montée et du déclin des menaces à la sécurité du pays. Cet héritage «jacksonien», pour reprendre l’expression de Walter Russell Mead, s’est manifestée au sein du Tea Party depuis 2010 sous la forme de prises de position nationalistes et néo-isolationnistes[17]. À la manière de Trump, ce mouvement a proposé une vision de la politique étrangère qui manquait souvent de cohérence. Par exemple, certaines de ses figures de proue, comme Sarah Palin, l’ancienne gouverneure républicaine de l’Alaska, préconisaient un soutien accru à Israël et une approche très musclée à la lutte contre le terrorisme, alors que d’autres, comme Ron Paul, un ancien représentant républicain du Texas, souhaitaient distancer les États-Unis de l’État hébreu et affichaient une méfiance envers les accords de libre-échange.

 

Le style de campagne menée par Donald Trump et ses propos non orthodoxes en lien avec divers enjeux, dont la politique extérieure, lui ont attiré de nombreuses comparaisons avec des figures historiques du populisme aux États-Unis. Même si le phénomène Trump ne peut être réduit à des comparaisons avec des personnages tels qu’Andrew Jackson, William Jennings Bryan, George Wallace, Ross Perot ou Pat Buchanan, ces dernières nous démontrent que le milliardaire s’inscrit dans une tradition politique américaine bien ancrée[18]. Trump ne peut non plus être présenté comme un simple produit du Tea Party, mais il reprend plusieurs éléments de la rhétorique qui plaît aux partisans de ce mouvement. En politique étrangère, son rejet des traditions néoconservatrice et réaliste peut laisser croire à une «révolution Trump» marquant une rupture autant avec les approches de George W. Bush et de Barack Obama. Cependant, les grands traits «jacksonien» de son discours (nationalisme, néo-isolationnisme et interventionnisme musclé) démontrent qu’il appartient à une tradition de la politique étrangère qui se manifeste périodiquement sur la scène politique nationale, et surtout, qui dépasse l’exubérance d’un seul homme.

 


[1] Rubio, Marco (2015). «Restoring America’s Strength: My Vision for U.S. Foreign Policy». Foreign Affairs, vol. 94, no 5, pp. 108-115.

[2] DePetris, Daniel R (2016). «Kasich's Contradictory Foreign Policy». The National Interest, 17 mars ; Kasich, John (2016). «National Security Plan : Making America Safer and Defeating ISIS». 

[3] Dueck, Colin (2015). «Donald Trump, American Nationalist». The National Interest, 3 novembre.

 

[4] Whitlock, Craig (2015). « Questions linger about Trump’s draft deferments during Vietnam War». The Washington Post, 21 juillet. ; Trump, Donald J. (2016). «Transcript: Donald Trump Expounds on His Foreign Policy Views» The New York Times, 26 mars. ; Robillard, Kevin (2015). «Trump: Hillary's killed 'hundreds of thousands'». Politico, 13 décembre. 

[5] Post Opinions Staff (2016). «A transcript of Donald Trump’s meeting with The Washington Post editorial board». The Washington Post, 21 mars. 

[6] Brooks, Rosa (2016). « Donald Trump Has a Coherent, Realist Foreign Policy». Foreign Policy, 12 avril. ; Drezner, Daniel W. (2016). «So when will realists endorse Donald Trump? You'll never guess which 2016 candidate is the most explicit realist on foreign policy». The Washington Post, 1er février ; Inboden, Will (2016). «If You Like the Obama Doctrine, You’ll Love the Trump Doctrine». Foreign Policy, 23 mars.

[7] Post Opinions Staff, op. cit.; Costa, Robert et Bob Woodward (2016). «Trump reveals how he would force Mexico to pay for border wall». The Washington Post, 5 avril. 

[8] Par exemple, le Japon et la Corée du Sud devront payer une plus grande partie de la facture liée au stationnement de troupes américaines sur leur territoire. Également, les pays européens, particulièrement l’Allemagne, devront faire de plus grands efforts en termes de sécurité et ne pourront compter sur les États-Unis pour gérer les problématiques sécuritaires auxquelles ils font face, comme le dossier ukrainien. Post Opinions Staff, op. cit.

[9] Parker, Ashley. «Donald Trump Says NATO is 'Obsolete,' UN is 'Political Game'». The New York Times, 2 avril.

[10] Par exemple, Trump indique que la prolifération nucléaire représente «le plus grave problème» à l’échelle internationale. Cependant, il considère que l’acquisition d’une telle technologie par le Japon et la Corée du Sud à la suite d’un désengagement américain pourrait leur être avantageux. Post Opinions Staff, op. cit.

[11] Walt, Stephen M. (2016). «No, @realDonaldTrump Is Not a Realist». Foreign Policy, 1er avril. 

[12] Lee, MJ. « How Donald Trump blasted George W. Bush in S.C. -- and still won». CNN, 21 février. 

[13] Kelly, Amita (2016). «Obama Says Trump Is A Product Of The GOP, Not His Presidency». NPR, 10 mars. 

[14] Rappeport, Alan (2016). «Top Experts Confounded by Advisers to Donald Trump». The New York Times, 22 mars. 

[15] Mufson, Steven et Missy Ryan (2016). « One of Trump’s foreign policy advisers is a 2009 college grad who lists Model UN as a credential». The Washington Post, 22 mars.

[16] Rappeport, op. cit.

[17] Mead, Walter Russell (2011). «The Tea Party and American Foreign Policy: What Populism Means for Globalism». Foreign Affairs vol. 90, no 2, pp. 28-44.

[18] Lind, Michael (2016). « Donald Trump, the Perfect Populist: Why the GOP front-runner has far broader appeal than his predecessors going back to George Wallace». Politico, 9 mars.

 
   
   

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