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analyses
Guantanamo et Panama : 
Ted Cruz ou la réécriture de l'histoire
Maxime Cédric Minne, Mardi 19 avril 2016

ted cruz by gage skidmore 7

 

 C’est une erreur parmi tant d’autres qui aurait pu passer inaperçue. Lors d’un rally à Reno (Nevada), le candidat à l’investiture républicaine, Ted Cruz condamne la politique de Barack Obama, concernant la fermeture du camp de Guantanamo[1]. Pour justifier son attaque, Cruz a procédé à un parallèle quelque peu surprenant entre la fermeture du pénitencier et la signature du traité Carter-Torrijos (1977) sur la rétrocession du Canal de Panama: « I believe that President Obama intends to try to give the Guantánamo naval facility to Raúl and Fidel Castro as a parting gift. Four decades ago, Jimmy Carter gave away the Panama Canal. We built it, we paid for it, and then a feckless left-wing president gave it away to undermine this country. Well, Mr. President, you don't have the authority to give away vital military assets![2]».
 
 

C’est avec beaucoup de conviction que le candidat républicain soulève une similitude dans les deux processus, alors que les deux situations sont bien différentes. Dans le cas du Canal de Panama, ce sont les républicains qui ont souhaité dès 1973, sous la Présidence de Richard Nixon, rouvrir les négociations pour fixer les bases d’une rétrocession qui conviendrait aux deux pays. À ce propos, Henry Kissinger estimait nécessaire pour les États-Unis de trouver « une issue favorable[3]» et de rédiger « un traité révisé qui servirait [les intérêts américains] en ce qu’il éviterait un état de crise permanent avec l’Amérique Latine[4]».


La situation au Panama demeurait assez tendue, notamment depuis la crise de Janvier 1964, connue sous le nom de Martyr’s day, où des étudiants panaméens manifestèrent leur désapprobation quant à la présence de l’armée américaine dans la zone du Canal, alors sous juridiction militaire des États-Unis. Cette désapprobation rejoignait les mouvements transnationaux d’émancipation des peuples, notamment en Afrique où la décolonisation se poursuivait. Dans ce mouvement global et dans celui d’une montée nationaliste en Amérique latine, Panama, notamment par la voix d’Omar Torrijos[5] souhaitait le retour du Canal au sein de la juridiction étatique panaméenne. Ce militaire de carrière estimait que la souveraineté revenait à son pays et tenait un discours assez ferme pour obtenir la rétrocession de la zone du Canal[6]. Le problème venait essentiellement du fait que les autorités panaméennes tentaient de révoquer le traité Hay-Bunau-Varilla de 1903. Ce traité, quelque peu modifié en 1936, était toujours refusé par les Panaméens[7] en ce qu’il permettait un usage, l’occupation et le contrôle du Canal à perpétuité[8].


Il ne s’agissait pas de donner le Canal, mais de le restituer sur une longue durée (1977-1999) par un traité dont les négociations n’étaient pas seulement limitées à la Présidence Carter, mais avaient comme point d’ancrage, certes la Présidence Nixon comme point d’impulsion, mais plus précisément celle de Gerald Ford avec laquelle les négociations ont été les plus houleuses. On ne peut pas affirmer, comme le fait Ted Cruz, que la question du Canal se bornait à l’année 1977 et a été gérée par Carter uniquement. Elle s’inscrivait dans un long processus et demeurait un dossier épineux transféré d’une administration à l’autre sans résolution avant la signature du traité.


La question de l’intérêt vital
Par ailleurs, la notion « d’intérêt vital » est soulevée dans les débats de politique étrangère sans qu’une définition précise et claire n’y soit donnée. Un intérêt vital, dans la conception américaine, est finalement très subjectif, car dépendant d’une certaine temporalité et philosophie. Dans l’élaboration de la diplomatie américaine, brandir la question de l’intérêt vital revient, comme le soulignait J. William Fulbright, ancien sénateur et président de la commission sénatoriale des Affaires étrangères, à hiérarchiser et différencier ce qui doit être perçu comme des prioritaire et secondaire aux yeux de l’Administration et du Congrès[9]. À ce titre, on peut sans doute établir une distinction entre le Canal de Panama et Guantanamo, car le Canal semblait plus vital dans les débats de politique étrangère à l’époque que ne l’est Guantanamo dans les discussions de politique étrangère aujourd’hui. À ce titre, il suffit de prendre en compte la faible couverture médiatique –au-delà de quelques jours- dont la proposition d’Obama de fermer Guantanamo a fait l’objet. En comparaison, la rétrocession du Canal de Panama avait engendré une déchirure interne au sein du parti républicain lors des primaires de 1976, notamment après la sortie de Ronald Reagan : « We built it, we paid for it, it’s ours and we are going to keep it ».


La parallèle fait par Cruz entre Guantanamo et Panama est également étonnant quand on considère que le statut de la baie de Guantanamo est beaucoup moins clair que l’était celui du Canal. En effet, l’accord de 1903 entre les États-Unis et Cuba fixe la location de la baie, pour un temps indéterminé[10]. Le nouveau traité révisé en 1934 réaffirmait pour sa part les mêmes principes et empêchait toute rétrocession[11]. Dans son discours, Barack Obama ne parle pas d’une rétrocession de la baie de Guantanamo « as parting gift[12]», mais seulement de la fermeture du centre de détention pour à la fois respecter ses promesses de campagne et restaurer l’image ternie des États-Unis.


Au-delà de cet amalgame entre Panama et Guantanamo, Ted Cruz a recouru à d’autres comparaisons entre Obama et Carter pour tenter de discréditer l’actuel occupant de la Maison Blanche. On se souvient sans doute de sa sortie sur l’augmentation des dépenses militaires sous Reagan et du parallèle qu’il avait établi entre les volontés de Carter et d’Obama de réduire le budget de défense. Encore là, les propos de Cruz exigent des nuances : en 1980 par exemple, Carter avait augmenté les dépenses militaires notamment suite aux crises multiples, par exemple, en Afghanistan et en Iran[13]. Dans le même ordre d’idées, une étude récente illustre qu’Obama a lui aussi, au cours des dernières années, revu à la hausse les dépenses militaires des États-Unis, pour répondre aux défis de politique étrangère rencontrés durant sa présidenc[14]. En somme, les parallèles que Cruz fait entre Carter et Obama seront peut-être utiles sur le plan électoral, lui permettant de promouvoir une politique étrangère plus musclée que celle des démocrates. Or, ils comportent plusieurs inexactitudes illustrant que le sénateur du Texas excelle dans la réécriture de l’histoire.

 


[1] Discours du 23 février 2016 de Barack Obama disponible sur le site de la Maison Blanche : https://www.whitehouse.gov/blog/2016/02/23/president-obamas-plan-close-guantanamo-about-closing-chapter-history 
[2] Cité sur Slate : http://www.slate.com/blogs/the_slatest/2016/02/23/cruz_and_rubio_claim_without_any_evidence_that_obama_wants_to_give_guantanamo.html  et The Washington Post, premier à rapporter les propos de Cruz : https://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2016/02/23/cruz-warns-that-obama-will-hand-guantanamo-base-over-to-the-castros/ [3] Henry Kissinger, Les années du renouveau, Paris, Fayard, 2000, p.671[4] ibidem[5] Leader du Panama de 1969 à 1981, militaire de carrière[6] Time Magazine, « Panama a Historic No », Vol 101, N°14, 2 avril 1973[7] William Furlong et Margaret Scranton, The Dynamics of Foreign Policymaking. The President, the Congress and the Panama Canal Treaties, Boulder, Westview Replica Edition, 1984, p.1[8] William Furlong et Margaret Scranton, The Dynamics of Foreign Policymaking. The President, the Congress and the Panama Canal Treaties, Boulder, Westview Replica Edition, 1984: p.26 [9] James Fullbright, The Crippled Giant. American Foreign Policy and its Domestic Consequences, New-York, Random House, 1972, p.152-153[10] Traité du 23 février 1903 entre les Etats-Unis et Cuba disponible sur le site de l’école de Droit de l’Université de Yale http://avalon.law.yale.edu/20th_century/dip_cuba002.asp[11] Traité du 29 mai 1934 entre les Etats-Unis et Cuba disponible sur le site de l’école de Droit de l’Université de Yale : http://avalon.law.yale.edu/20th_century/dip_cuba001.asp[12] Slate : http://www.slate.com/blogs/the_slatest/2016/02/23/cruz_and_rubio_claim_without_any_evidence_that_obama_wants_to_give_guantanamo.html et The Washington Post, premier à rapporter les propos de Cruz : https://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2016/02/23/cruz-warns-that-obama-will-hand-guantanamo-base-over-to-the-castros/[13]Richard Halloran, « rate of spending on arms near peak », The New York Times, 15 juillet 1982 : « Under President Carter, military spending in 1979 totaled $115 billion, a 3.8 percent increase over the previous year, after accounting for inflation. Then came the seizure of American hostages in Iran, the Soviet intervention in Afghanistan and repeated assertions that United States military forces were lacking in readiness. President Carter thus began asking Congress for increases in military spending and the Pentagon's budget rose to $132.8 billion in the fiscal year 1980, his last full year in office. The increase in real terms, or the rate above inflation, was again 3.8 percent. »[14] Un article récent dans National Interest fait la comparaison entre l’augmentation des frais militaires de Barack Obama avec celle de Jimmy Carter. Dov S Zakheim, The Great Reversal : Obama’s Military Buildup, National Interest, 5 février 2016 disponible en ligne : http://nationalinterest.org/feature/the-great-reversal-obamas-military-buildup-15151  

 
   
   

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