Bannière Template Élections américaines 2016
analyses
Présidentielle de 2016 : quand la black music s’invite dans la campagne
Alexis Rapin, 23 février 2016
k lamar    Cérémonie des Grammys : sous les yeux de 25 millions de spectateurs1, le rappeur californien Kendrick Lamar et son groupe entrent sur scène en tenue pénitentiaire, menottés et enchainés en file indienne, et entonnent le morceau coup de poing « The Blacker The Berry ». Il la quitte quelques minutes plus tard avec à l’écran une immense image du continent africain estampillé d’un « Compton », quartier de Los Angeles d’où l’artiste est originaire.   

Quelques jours auparavant, devant les 112 millions de spectateurs de la mi-temps du Super Bowl2, Beyoncé interprète son nouveau titre controversé, « Formation », accompagnée d’une escouade de danseuses arborant les bérets noirs de l’uniforme des Black Panthers. En cette année électorale, il semble que les artistes Afro-Américains aient décidé de frapper les consciences, et pas à demi-voix.

 

Ces derniers jours, médias et réseaux sociaux se sont réjouis ou inquiété à l’idée que la black music américaine, en plein « Mois de l’Histoire noire » aux Etats Unis, embrasserait finalement son potentiel de conscientisation politique3. Peut-être convient-il toutefois de rappeler que des rappeurs et rappeuses comme Public Enemy, KRS-One, Queen Latifah, N.W.A. ou The Roots étaient, dans les années 1990 voire 1980 déjà, en première ligne de l’activisme Afro-Américain avec des propos autant si ce n’est plus dénonciateurs. La nouveauté, il est vrai, est que ces revendications sont aujourd’hui exclamées sur les scènes des plus gros événements télévisés d’Amérique.


On peut vraisemblablement replacer cet actuel moment de grâce de l’activisme musical Afro-Américain dans la dynamique initiée depuis quelques temps déjà au travers de mouvances plus ou moins organisées, comme Black Lives Matter. Violence policière, surreprésentation des noirs dans les prisons américaines et désarroi économique persistant des quartiers Afro-Américains constituent l’ossature critique de ce discours, qui a été musicalement relayé ces dernières années par des artistes comme Talib Kweli, Lupe Fiasco, Rapsody ou Mos Def, pour ne citer que ceux-là. Ce qui interpelle toutefois, c’est que ces trois thématiques constituent des enjeux de premier plan dans l’actuelle campagne pour l’investiture démocrate4.


Rap Politics ?
Ce n’est un secret pour personne, le vote de la communauté noire représente un véritable graal pour Hillary Clinton et Bernie Sanders, en ce qu’il contribuera significativement à départager les deux candidats pour le moment au coude à coude5. On les a ainsi vu multiplier ces derniers jours les cris du cœur visant à séduire les électeurs Afro-Américains en vue de la primaire de Caroline du Sud du 27 février6. Une telle configuration électorale ne peut a priori que donner plus de résonnance aux appels d’une Beyoncé ou d’un Kendrick Lamar (dont les coups d’éclat en pleines primaires ne relèvent peut-être pas de la coïncidence). La black music, qui traditionnellement fait plus campagne contre les politiciens qu’en leur faveur, jouera-t-elle un rôle plus marqué cette année ?


S’il fallait commencer à parler de Rap Politics, Bernie Sanders semblerait avoir pris de l’avance : le rappeur d’Atlanta Killer Mike lui a depuis longtemps témoigné son soutien et fait même activement campagne à ses côtés7. Très respecté dans le milieu du Hip-Hop pour son verbe tranchant et ses textes sans concessions, celui-ci s’était déjà fait connaitre du grand public au travers de plusieurs entrevues données à d’importants médias en marge des émeutes de Ferguson. Il est depuis devenu l’icône du rappeur publicisé et engagé. Si certaines de ses déclarations ne font de loin pas l’unanimité8, il demeure un personnage influent dans la communauté noire, particulièrement auprès des jeunes. Kendrick Lamar, d’ailleurs, cite son nom dans un de ses derniers morceaux « Hood Politics ».


En face, même si elle ne semble pas en avoir véritablement besoin, Hillary Clinton n’aligne rien d’équivalent. Ses efforts pour se présenter comme l’héritière de Barack Obama ne semblent pas enthousiasmer les musiciens Afro-Américains, dont certains de grande renommée (comme Jay Z, Nas ou Common) avaient pourtant témoigné un soutien impressionnant au sénateur d’Illinois9. Les mauvaises langues diront peut-être que le Hip-Hop est un milieu trop misogyne pour qu’en émerge une mobilisation en faveur d’une femme présidente. Peut-être faut-il plutôt attribuer ceci au fait que le mouvement reste finalement proche des idées des millenials et que ces derniers, comme en témoignent tous les sondages, affichent à ce jour une sérieuse préférence pour Bernie Sanders10.


Mobiliser et orienter le débat
Toujours est-il que les performances chocs d’une Beyoncé, d’un Kendrick Lamar ou d’un Killer Mike ne peuvent qu’encourager la population Afro-Américaine à se mobiliser davantage en cette année d’élections présidentielles. Le clip vidéo de « Formation », montrant la chanteuse campée sur une voiture de police au Milieu d’une Nouvelle Orléans submergée par les eaux, ne manquera par exemple pas de rappeler au spectateur que, plus de 10 ans après l’ouragan Katrina, les communautés noires du Sud demeurent parmi les enfants pauvres de la nation11. Cette piqure de rappel, administrée quelques millions de fois sur Youtube, se voit par ailleurs donner une portée plus grande encore par la polémique déclenchée par le morceau12.


Si aucun candidat n’y a pour le moment fait référence, les réseaux sociaux ne manquent pas de se déchirer ou d’ironiser sur la question, comme en témoigne la vidéo réalisée par l’émission Saturday Night Live où des fans blancs découvrent avec effroi que leur star préférée est de couleur. Phénomènes viraux et embryons de débat public sont le genre de détails qui, s’ils enflent ou s’accumulent, pourraient encourager des électeurs Afro-Américains à se mobiliser et, par exemple, à passer de l’abstention à la participation. L’enjeu à cet égard tient au fait que le public le plus influencé par Beyoncé, Kendrick Lamar ou Killer Mike est non seulement les noirs mais aussi et plus généralement les jeunes, un réservoir de voix qu’il s’agit de mettre un maximum à contribution cette année.


En parallèle, en attirant l’attention du grand public sur les problèmes touchant spécifiquement les Afro-Américains, telle la surreprésentation carcérale, ces artistes peuvent aussi contribuer à orienter les débats qui animeront la suite de la primaire démocrate. On pourrait dire que, à la manière des modérateurs des débats de CNN, Beyoncé et Kendrick Lamar viennent chacun de poser des questions qui fâchent, et qu’il appartient maintenant à chacun des deux candidats de formuler la meilleure réponse afin d’aller chercher le vote Afro-Américain. Ces deux performances agissent ainsi comme des « événements focalisants » (focusing events) qui pourraient influer sur l’agenda politique des candidats.


La black music, un nouveau lobby ?
La black music pourrait-elle utiliser son rayonnement médiatique pour devenir un acteur à part entière des campagnes politiques américaines ? Pourrait-elle contribuer activement à sculpter le débat de la campagne à la manière du Super-PAC des Swift Boats Veterans for Truth en 200413? Peut-être faut-il rappeler que les artistes Rap et R’n’B, en dépit de textes souvent politisés, s’engagent très rarement dans l’arène publique, préférant limiter la portée de leur message à leurs auditeurs. Contrairement aux stars d’Hollywood, qui s’affichent régulièrement aux côtés d’un candidat ou d’un autre, les cas de rappeurs partisans, comme Jay Z ou Nas en 2008 ou Killer Mike cette année, sont rares.


Mais il arrive parfois que quelques actions publiques chocs produisent un effet sur le grand public. On se souviendra ainsi qu’après l’ouragan Katrina, le New Yorkais Mos Def fut arrêté pour avoir interprété son titre « Katrina Clap » en pleine rue en marge de la cérémonie des MTV Video Music Awards14, et que Kanye West provoqua un tollé en déclarant durant un téléthon en faveur des victimes que « George W. Bush ne se soucie pas des noirs »15. On voit donc que la communauté black music retient un certain potentiel de mettre à l’agenda certains enjeux touchant les Afro-Américains ou celui de pratiquer le blame game politique.


En ce sens, on pourrait dire que les musiciens Afro-Américains se rapprocheraient de l’idée d’un lobby, en tant qu’ensemble d’acteurs plus ou moins organisés qui défendraient les intérêts spécifiques d’une minorité. Bénéficiant d’une visibilité médiatique, d’une reconnaissance et d’une légitimité auprès d’un public large, ils peuvent prétendre à un statut de porte-parole qui induit que leur voix a un poids et doit de ce fait être écoutée. Le fait que Kendrick Lamar ait été récemment reçu à la Maison Blanche par Barack Obama16 et félicité publiquement par celui-ci pour son succès aux Grammys17, est à cet égard évocateur.


Il est possible que la première présidence Afro-Américaine de l’Histoire ait offert à la black music une respectabilité politique qui lui était depuis longtemps refusée, donnant ainsi naissance à un nouveau potentiel de revendication et de mobilisation. Qui sait ? Les élections 2016 officialiseront peut-être la naissance des Rap Politics.

 


  1. Huddleston, Tom, « Grammys' Audience Plummets to a New Low », Fortune, 16 février 2016.
  2. Palotta, Frank, Stelter, Brian, « Super Bowl 50 audience is third largest in TV history », CNN.com, 8 février 2016.
  3. P. ex. Ellen, Barbara, «Beyoncé: the superstar who brought black power to the Super Bowl», The Guardian, 14 février 2016, , ou « Aux Grammy Awards, Kendrick Lamar ou la revanche du hip-hop politisé », Blog Le Monde, 16 février 2016.
  4. Graham, Renée, « In presidential campaign, black lives really do matter », Boston Globe, 18 février 2016.
  5. Monkovic, Toni, «Clinton, Sanders and the Underrated Power of the Black Voter», New York Times, 17 février 2016.
  6. Shepard, Steven, « Clinton : Sanders’ policies won’t help African-Americans », Politico, 12 février 2016, 
  7. Bromwich, Jonah, « Bernie Sanders Has Killer Mike in His Corner », New York Times, 8 janvier 2016.
  8.  Mc Carthy, Tom, « Sanders campaign defends Killer Mike using 'uterus' quote about Clinton », The Guardian, 17 février 2016.
  9.  Reid, Shaheem, « Barack Obama And Hip-Hop: Does The Support Of Jay-Z, Nas, T.I. Hurt His Chances? », MTV.com, 19 août 2008.
  10. Brownstein, Ronald, «The Great Democratic Age Gap», The Atlantic, 2 février 2016.
  11. Robertson, Campbell, Fausset, Richard, « 10 Years After Katrina », New York Times, 26 août 2015.
  12. Chokshi, Niraj, « Boycott Beyoncé’s ‘Formation’ tour, police union urges », Washington Post, 19 février 2016.
  13. Zernike, Kate, Rutenberg, Jim, « Friendly Fire: The Birth of an Attack on Kerry», New York Times, 20 août 2004.
  14. Rodriguez, Jason, « Mos Def Arrested After Impromptu Performance Outside VMAs », MTV.com, 1er septembre 2006.
  15. Michaels, Sean, «George W Bush: Kanye West attack was worst moment of presidency», The Guardian, 4 novembre 2010.
  16. Kreps, Daniel, «Kendrick Lamar Talks Oval Office Meeting With Barack Obama», Rolling Stones, 11 janvier 2016. 
  17. Kurtz, Judy, «White House hails Kendrick Lamar», The Hill, 16 février 2016. 
 
   
   

consultez la liste complete