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Bernie Sanders annonce-t-il l'avenir du Parti démocrate?
Christophe Cloutier, samedi 13 février 2016
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La victoire du sénateur du Vermont Bernie Sanders à la primaire démocrate de mardi dernier au New Hampshire est venue confirmer que l’inéluctabilité de la candidature d’Hillary Clinton est bel et bien chose du passé. Certes, l’ancienne sénatrice et secrétaire d’État demeure la grande favorite pour obtenir l’investiture démocrate en vue de l’élection présidentielle de novembre, mais elle ne pourra pas faire campagne sans tenir compte de la présence de son improbable adversaire, un sénateur indépendant de 74 ans, peu connu en dehors de la Nouvelle-Angleterre il y a quelques mois à peine. Le succès-surprise de la candidature de ce politicien se décrivant comme un démocrate socialiste n’a de cesse de surprendre les observateurs de la politique américaine. S’appuyant sur une mobilisation sans précédent des jeunes démocrates, Sanders s’inscrit dans un contexte de polarisation idéologique et pourrait constituer l’avant-garde d’un mouvement plus large de réinvestissement du Parti démocrate par une certaine gauche américaine.

Le candidat des « millennials »

Lors du caucus de l’Iowa, pas moins de 84 % des électeurs démocrates de 17-29 ans ont appuyé Bernie Sanders. Malgré ses 74 ans, le sénateur du Vermont est le favori des jeunes électeurs démocrates de la « génération du millénaire » (les « millennials »). Cela n’est guère surprenant. Le Pew Research Center a consacré de nombreuses études aux « millennials » qui ont montré que cette génération est dans l’ensemble plus progressiste que les générations précédentes, notamment sur le plan des enjeux moraux tels que la légalisation de la marijuana et le mariage gai. Si la position des « millennials » à l’égard de la redistribution de la richesse est moins claire, un sondage YouGov paru en mai dernier montrait toutefois qu’ils sont nettement plus enclins que leurs aînés à se dire favorables au socialisme, un mot pourtant réputé toxique aux États-Unis. Ainsi que le faisait récemment remarquer sur son blogue le statisticien et analyste Nate Silver, les jeunes Américains qui ont grandi au lendemain de la guerre froide associent davantage le socialisme à la social-démocratie à la scandinave qu’à la tyrannie soviétique, contrairement à leurs aînés. D’où l’attrait des jeunes électeurs démocrates envers la candidature de Sanders.

 

Les démocrates se polarisent à gauche

Par ailleurs, le phénomène Bernie Sanders doit être compris à travers le phénomène de polarisation idéologique qui se manifeste au sein des deux grands partis politiques américains. Si on insiste généralement sur la droitisation du Parti républicain, le Parti démocrate n’échappe pas à cette dynamique. Ainsi, tout au long de sa présidence, Barack Obama a essuyé son lot de critiques de la part de nombreux démocrates pour avoir été trop centriste dans ses réformes. Aujourd’hui, Hillary Clinton est jugée trop à droite par de nombreux militants qui lui reprochent ses liens avec Wall Street et son vote au Sénat pour autoriser la guerre en Irak. Clinton n’a pas d’autre choix que de prouver sa bonne foi progressiste quand on songe que, selon Pew, en 2014, 56 % des électeurs démocrates se disaient libéraux (dans son acception américaine au sens de progressistes) à divers degrés, un pourcentage supérieur à celui des républicains se disant conservateurs (53 %). En Iowa, 67 % des démocrates qui se sont présentés aux caucus se disaient libéraux et 4 % seulement conservateurs. On comprend dès lors davantage comment un candidat issu de la gauche militante comme l’est Bernie Sanders peut susciter l’enthousiasme de ceux qui, parmi les électeurs démocrates, préfèrent l’idéologie au pragmatisme. Incarnant toutes les aspirations de la gauche américaine, Sanders est en quelque sorte le pendant progressiste de l’ultraconservateur Ted Cruz, l’un des favoris du côté républicain. Ces deux candidatures, et le fait qu’elles soient appuyées par un pourcentage significatif des électeurs des deux partis, nous montrent à elles seules la distance qui sépare aujourd’hui, sur le plan idéologique, les militants des deux grands partis politiques américains.

 

Au-delà de 2016

L’étonnant succès de la campagne de Bernie Sanders jusqu’à maintenant ne doit évidemment pas nous faire perdre de vue qu’Hillary Clinton demeure la grande favorite pour remporter l’investiture du Parti démocrate. Cependant, le phénomène Sanders pourrait être plus qu’un événement isolé et constituer un tournant dans le retour en force au sein du Parti démocrate d’une gauche militante marginalisée à la suite de la défaite du candidat ultralibéral George McGovern lors de l’élection de 1972. À l’heure où les deux grands partis politiques se polarisent de plus en plus sur le plan idéologique, et alors que la génération des « millennials » constituera la plus importante cohorte d’électeurs aux États-Unis dès 2020, les partisans de Sanders affirment déjà que le nombre de candidatures aussi campées à gauche que celle du sénateur du Vermont pourrait se multiplier à tous les paliers au cours des prochains cycles électoraux. Ainsi, Sanders perdra peut-être la course à l’investiture contre Clinton, mais il remporte déjà, dans une certaine mesure, le combat qu’il mène pour transformer le Parti démocrate.

 

*Article publié dans Le Devoir le samedi 13 février 2016

 

 
   
   

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