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analyses
Primaires : une équation et beaucoup d’inconnues
Alexis Rapin, 1er février 2016
  Conf RC  

 A quelques jours de l’ouverture des primaires présidentielles américaines, les commentaires et prédictions vont bon train, non sans un certain sens du sensationnalisme. Il faut à cet égard reconnaitre qu’on a rarement vu une course à l’investiture si disputée et mettant en lice des candidats si peu orthodoxes. Toutefois, si le caractère en apparence exceptionnel de ces primaires peut légitimement pousser aux prophéties les plus audacieuses, la mécanique non seulement complexe mais quelque peu imprévisible du système d’investiture américain doit nous pousser à la réserve.

 

Il faut en premier lieu rappeler que les primaires présidentielles américaines sont davantage un plébiscite qu’une élection à proprement parler. Les voix exprimées par les électeurs lors du vote ne vont pas directement aux candidats à l’investiture, mais désignent des délégués qui représenteront leur district, comté ou Etat à la convention nationale des partis démocrates et républicains. C’est à ces délégués que reviendra la tâche de retranscrire les préférences des votants, et d’investir formellement le candidat à la présidence, lors des grands-messes partisanes de l’été.

 

Depuis maintenant 40 ans, les conventions nationales sont des rituels essentiellement symboliques : primaires et caucus se terminent avec un candidat s’étant largement échappé du peloton, amassant suffisamment de délégués pour être automatiquement investi lors de la convention de son parti. Il faut remonter à la primaire républicaine de 1976 pour trouver la dernière occasion où l’issue de la nomination fut décidée à travers les tractations de corridor de la convention, et non pas dans les urnes. Dans la chaleur étouffante de Kansas City, un Ronald Reagan en pleine ascension politique échoua de peu à couper l’herbe sous le pied de Gérald Ford, président sortant.

 

Si, depuis, ce genre de « convention disputée » (contested convention) est devenue une espèce en voie de disparition, il semble bien qu’elle puisse opérer un retour cette année, du côté républicain[1] : la course entre les multiples candidats du GOP s’annonce serrée et sans pitié, et il n’est de loin pas certain que l’un des prétendants parvienne à s’assurer les 1237 délégués (sur 2472 au total) nécessaires à remporter l’investiture. Si, à titre d’exemple, Donald Trump semble avoir misé sur le momentum des premiers Etats et se trouve bien placé pour remporter le New Hampshire, Ted Cruz a de son côté choisi d’assurer ses arrières dans les populeux Etats du Sud et peut espérer rafler de nombreux délégués lors du Super Tuesday[2]. Il s’agit donc de réfléchir aux autres facteurs qui s’avéreront déterminants en cas de primaires sans vainqueur.

 

Le poids des «Unbound»

Une première grande inconnue à considérer est l’existence et l’importance des délégués « non-liés » (unbound), qui ne sont pas formellement tenus de retranscrire les préférences de citoyens à la convention nationale. Appelés dans certaines circonstances « superdélégués » (superdelegates), une bonne partie d’entre eux sont désignés par des organes de parti et non pas élus par les citoyens. Généralement issus de l’establishment, ceux-ci représentent ainsi le grain de sel des partis dans la mécanique populaire des primaires.

 

Leur décision de vote lors des conventions obéit à des impératifs très divers et parfois opaques, particulièrement lorsqu’ils sont « non-promis » (unpledged, ils n’ont pas publiquement annoncé leur soutien à un candidat). Cette année au nombre de 213 chez les Républicains (8,6% des délégués) et de 713 chez les Démocrates (15% des délégués), ils peuvent potentiellement décider de l’issue d’une nomination très disputée dans les urnes. En imaginant par exemple que Donald Trump, peu apprécié de l’establishment républicain, parvienne à la convention avec une très légère avance dans le nombre de délégués, les non-liés pourraient constituer une éventuelle bouée de sauvetage pour un challenger.

 

Côté démocrate, une configuration similaire n’est pas à exclure. Si Hillary Clinton, ticket vraisemblablement privilégié par le Comité National Démocrate, devait échouer à réunir les 2383 délégués nécessaires à son investiture, elle devrait probablement pouvoir compter sur une bonne partie des voix des 713 superdélégués lors du vote de la convention[3]. Il s’agira de voir si Bernie Sanders choisit de capitaliser davantage sur son discours anti-establishment pour séduire les foules, ou s’il préférera se faire plus mesuré afin de gagner le soutien des ténors de son parti.

 

La redistribution des cartes

Une seconde inconnue d’importance, en cas de primaires non-décisives, seront les abandons à mi-course et les allégeances qui s’en suivront. Il n’est pas rare que les candidats qui se retirent avant la fin des primaires, le plus souvent faute de financement, aient malgré tout accumulé un nombre non-négligeable de délégués, délégués dont le vote lors de la convention peut potentiellement être redistribué vers l’un ou l’autre des candidats restants. En effet, les règles encadrant l’engagement des délégués liés (bound) varient d’un Etat à un autre et d’un parti à un autre, mais confèrent généralement le libre-choix de vote aux délégués dont le candidat a abandonné la course[4]. Il arrive donc bien souvent que les votes enregistrés à la convention nationale diffèrent des résultats enregistrés à la fin des primaires, du fait des réalignements qui s’opèrent parmi les délégués « orphelins ».

 

Ces mouvements ne modifient généralement pas l’issue d’une primaire, car l’usage est plutôt de faire converger les votes vers le vainqueur, pour transmettre l’image d’un parti uni derrière son nominé en vue des présidentielles générales. Il arrive toutefois que des candidats « rebelles » tentent de rallier symboliquement quelques délégués afin de présenter un vote de protestation lors de la convention. Le très conservateur Ron Paul s’adonna à un tel exercice lors des primaires de 2012 pour signifier sa réserve à l’encontre de Mitt Romney[5].

 

Quatre ans plus tard, l’observateur avisé ne manquera pas de remarquer que, côté républicain particulièrement, la configuration est totalement inversée et pourrait dès lors donner à voir des alliances plus offensives : ce sont cette fois les candidats les plus opposés à l’establishment qui mènent la course, et les tenants de la tradition qui doivent faire barrage (une situation qui n’est pas sans rappeler l’investiture de Barry Goldwater comme candidat républicain lors des primaires de 1964). On peut ainsi imaginer que des candidats hors course choisissent à terme de rallier (et d’enjoindre leurs délégués à rallier) celui le plus proche idéologiquement et présentant le plus de chance de succès, afin de contrer des candidats jugés trop « rebelles ». Certains ténors du GOP lancent d’ailleurs des signaux en ce sens[6].

Chez les démocrates également, les éventuels délégués engrangés par Martin O’Malley, vraisemblablement condamné à rendre les armes avant la fin des primaires, pourraient servir à départager un potentiel match nul entre Bernie Sanders et Hillary Clinton. Cette partie de suspense semble toutefois peu probable, dans la mesure où l’ex-gouverneur du Maryland semble a priori plutôt pencher du côté de l’ancienne Secrétaire d’Etat. Certains, il y a peu, laissaient même entendre qu’il cherchait à se positionner comme colistier de la démocrate[7].

 

Le spectre d’une « Brokered Convention »

Si tous ces scénarios relèvent bien entendu encore du domaine de la politique-fiction, chez les Républicains en tous cas, on envisage déjà (et se prépare à) une « convention marchandée » (brokered convention) c’est-à-dire une convention nationale où le premier tour de scrutin ne vient couronner aucun vainqueur, et où les lois de la jungle politique se substituent alors au jeu de la séduction électorale[8]. Vieilles amitiés et alliances de circonstance viennent jouer à plein, et le grand rassemblement se mue en bataille rangée.

 

La subtilité, à cet égard, tient au fait qu’une fois le premier tour de vote passé, les délégués liés (bound) sont libérés de leur serment de représenter les préférences des électeurs et sont libres de réorienter leur voix (le but étant qu’une coalition finisse par l’emporter, si possible nettement). Autant dire qu’il y a alors de la marge de manœuvre pour les vétérans des négociations de corridor. Une telle situation, toutefois, ne s’est plus produite depuis 1952, époque où le système d’investiture était bien différent de celui en vigueur aujourd’hui.

 

Sans présumer de la probabilité d’une convention républicaine marchandée, on peut cependant avancer deux remarques quant à une telle éventualité. La première, c’est qu’elle aurait peu de chances de venir couronner Donald Trump. Terrain de jeu de l’establishment par excellence, les conventions marchandées récompensent rarement les candidats opposés à l’orthodoxie partisane. Dire que Trump tombe dans cette catégorie relève de l’euphémisme et, comme il l’a lui-même déclaré : « My disadvantage is that I’d be going up against guys who grew up with each other, who know each other intimately, and I don’t know who they are, okay? That’s a big disadvantage… These kind of guys stay close. They all know each other. They want each other to win »[9].

 

La seconde, c’est qu’une convention qui devait se transformer en vendetta intra-partisane ne donnerait pas un départ très favorable au GOP pour les générales de l’automne. Un parti divisé entre une fronde populiste et un establishment traditionaliste présenterait de sérieux risques de mener une campagne calamiteuse. Si, de leur côté, les démocrates voyaient leur nominé s’imposer assez rapidement et largement (tout du moins, sans devoir s’en remettre à leur convention nationale), ils bénéficieraient à l’inverse d’une cohésion plus propice à mener une campagne efficace.

 

De tels calculs, encore une fois, demeurent de la politique-fiction. Pour autant, si les candidats et les Comités Nationaux eux-mêmes envisagent de telles éventualités, c’est qu’ils reconnaissent que l’équation de ces primaires 2016 recèle encore bien des inconnues.

 


[1] Robert Costa & Tom Hamburger, « GOP preparing for a contested convention », Washington Post, 10 décembre 2015, https://www.washingtonpost.com/politics/gop-preparing-for-contested-convention/2015/12/10/d72574bc-9f73-11e5-8728-1af6af208198_story.html?postshare=5821449782081267&tid=ss_tw

[2] Clare Malone, « Ted Cruz is placing the biggest bet on the south », Five Thirty Eight, 6 janvier 2016, http://fivethirtyeight. com/features/ted-cruz-is-placing-the-biggest-bet-on-the-south/ 

[3] Michele Gorman, « Over half of democratic superdelegates support Hillary Clinton », Newsweek, 13 novembre 2015, http://www.newsweek.com/half-superdelegates-support-hillary-clinton-393776

[4] Nate Silver, « The GOP’s fuzzy delegate math », New York Times Blogs, 25 février 2012, http://fivethirtyeight.blogs.nytimes.com/2012/02/ 25/the-g-o-p-s-fuzzy-delegate-math/?_r=0 

[5] Seema Mehta, « Ron Paul’s followers fight until the very end », Los Angeles Times, 28 août 2012, http://articles.latimes.com/ 2012/aug/28/nation/la-na-ron-paul-20120829

[6] Jonathan Martin & Alexander Burns, « As Donald Trump and Ted Cruz soar, G.O.P. leader’s exasperation grows », New York Times, 26 janvier 2016, http://www.nytimes.com/2016/01/27/us/politics/ted-cruz-donald-trump-republican-establishment.html?rref=collection%2Fnews eventcollection%2FPresidential%20Election%202016&action=click&contentCollection=Politics&module=Collection&region=Marginalia&src=me&version=newsevent&pgtype=article

[7] Jackie Salo, « Who will be Hillary Clinton’s vice-president ? Why Martin O’Malley might be running for second slot ticket on Clinton’s ticket », International Business Times, 13 octobre 2015, http://www.ibtimes.com/who-will-be-hillary-clintons-vice-president-why-martin-omalley-might-be-running-2140072 

[8] G. Terry Madonna & Michael Young, « A brokered convention in 2016 : why it might happen, what it might mean », Real Clear Politics, 22 décembre 2015. http://www.realclearpolitics.com/articles/2015/12/22/a_brokered_convention _in_2016_why_it_might_happen_what_ it_might_mean_129119.html 

[9] Robert Costa & Tom Hamburger, « GOP preparing for a contested convention », Washington Post, 10 décembre 2015, https://www.washingtonpost.com/politics/gop-preparing-for-contested-convention/2015/12/10/d72574bc-9f73-11e5-8728-1af6af208198_story.html?postshare=5821449782081267&tid=ss_tw

 

 

 
   
   

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