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analyses
Le Sud: modèle entrepreneurial et croissance économique
Ginette Chenard, 4 décembre 2012
   2 g   Ginette Chenard dresse un portrait du Sud des États-Unis. Elle y a séjourné de 2006 à 2011 à titre de Déléguée du Québec en charge de ce territoire pour le compte du Ministère des Relations internationales du Québec. Détentrice d’un doctorat en science politique/relations internationales de l’Université de Montréal, elle est maintenant chercheure senior à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand en Études stratégiques et diplomatiques de l’Université du Québec à Montréal. Elle publie une série de textes sur le sujet sur différents supports que l’on pourra retrouver ici :

1. Le Sud, c’est le Sud
2. Solidarité politique accolée à la question raciale
3. Stratégie sudiste, conservatisme et polarisation
4. Mutation démographique et diversité socio-politique
5. Modèle entrepreneurial et croissance économique
6. Les forces économiques et les atouts
7. Le choc des paradoxes

Du Sud agraire à la sueur du front, au Sud moderne mécanisé

La transformation du Sud est probablement le plus manifeste sur le plan économique. En revanche, les réussites au plan économique sont celles qui mettent le plus en évidence les paradoxes et les contradictions qui le caractérisent très singulièrement. Quand le reste du pays s’est progressivement industrialisé, le Sud est resté accroché à l’économie agraire, la culture du coton au premier chef. Pour comprendre cet attachement, l’exemple de la Géorgie est éloquent. Ce fut la première colonie américaine à produire du coton à des fins commerciales dès 1734. Aujourd’hui, cet État figure tout de même au 3e rang des producteurs de coton aux États-Unis, après le Texas -- de loin le principal producteur -- et l’Arkansas. La culture du coton, aujourd’hui complètement mécanisée, rapporterait encore à la Géorgie des revenus substantiels de l’ordre de 700 millions de dollars, en 2009. La mécanisation de l’agriculture et le déclin de la culture du coton, de même que l’installation de systèmes de climatisation dans les lieux de travail servent souvent d’alibis à ceux qui voient là les soupapes de l’émergence du Sud économique moderne et le début d’une ère nouvelle. En réalité, les choses ne s’expliquent pas aussi simplement.

Il convient de rappeler que la culture du coton a donné lieu aux plus sinistres pages d’histoire du Sud. On connait les circonstances qui ont engendré le vaste commerce international d’esclaves, la plupart d’entre eux destinés à la récolte du coton dans les champs baignés par le plein soleil. On est moins familier avec le fait que la culture du coton est aussi directement associée aux dramatiques expulsions et déportations vers l’Oklahoma d’au moins cinq nations autochtones vivant à l’Est du Mississippi, dont des dizaines de milliers de Cherokees vivant en Géorgie. Pour satisfaire l’appétit des planteurs blancs en matière de nouvelles terres arabes, le président Thomas Jefferson avait eu, mais sans succès, l’idée d’une déportation systématique de ces habitants millénaires du Sud; il s’agit là d’un projet que le président Andrew Jackson, originaire de la Caroline du Sud, mettra à exécution au cours des années 1830.

La culture de la réussite et de la prospérité individuelle

Le succès économique contemporain du Sud est largement redevable à l’émergence d’une nouvelle élite économique qui s’est imposée, à partir des années 1950 et 1960, en opposition aux méthodes et idéologies anciennes proches de celle des partisans de la culture du coton. Issu de milieux indépendants des traditionnelles oligarchies socio-économiques, un groupe de politiciens convaincus de la nécessité de moderniser l’économie, a choisi d’engager le Sud sur cette voie. Selon cet expert du Sud, Merle Black de l’Université Emory, le modèle de développement économique du Sud a d’abord germé au Texas, pour se répandre ensuite en Floride, en Virginie et, dans une moindre mesure, en Géorgie.

Mus par le mot d’ordre « produire pour prospérer », les nouveaux entrepreneurs ont pu compter sur la modernisation de l’appareil d’État comme une condition préalable de réussite dont les leaders politiques allaient se charger. Dans cette perspective, l’État devenait responsable de mettre en place les institutions susceptibles de soutenir la création de la richesse, d’entreprendre les travaux d’infrastructures majeures pour les mettre au service du développement économique et, enfin, de mettre en œuvre des politiques économiques, des mesures et des services favorables à la croissance économique. En cela, ce modèle de développement ne différait pas vraiment de celui d’autres sociétés.

Là où il diffère, c’est plutôt l’idéologie qui le sous-tend. Le modèle du Sud tire sa singularité du fait qu’il prône, d’abord et avant tout, une culture de la réussite qui fait de l’intérêt personnel la vertu cardinale de l’enrichissement et la prospérité. Dans cette optique, il va de soi que l’État se met principalement, voire exclusivement, au service des institutions et des individus qui contribuent à la création de la richesse. Et, par conséquent, il doit s’abstenir de redistribuer la richesse à ceux qui ne participent pas à la prospérité.

Lyndon Johnson et John Connally, ce dernier ex-gouverneur du Texas, sont deux leaders politiques réputés pour avoir mis de l’avant l’idée d’un nouvel entrepreneuriat préconisant un développement économique ne devant souffrir d’aucune forme de contrainte. Au Texas, encore plus qu’ailleurs dans le Sud, l’idée de faire de l’argent était -- et est toujours -- loin d’être taboue. Et là-bas, ce n’est pas parce qu’on fait de la politique que l’on ne fait pas des affaires.

Selon les mots de Merle Black : “In the entrepreneurial version of individualism, pursuit of self-interest, primarily the making and keeping of wealth, is the cardinal value despite potentially disruptive consequences for the larger society. Such entrepreneurs promoted changes – particularly visible in the more advanced Peripheral South States – that brought about greater economic diversity, augmented state power structures, and established truly large cities. Their main conviction concerned the need to expand their states’ public and private resources to create services and institutions that would foster the production of additional wealth in the future. Economic growth would reward the working class and emerging middle class with steady employment, but state governments would not be used to distribute resources downward in the social structure. The purpose of state action was not to subsidize or support have-nots or have-littles, but to subsidize the institutional and individual creators of wealth.”

Un fait intéressant à noter qui souligne du coup d’autres paradoxes proprement sudistes : les protagonistes de cette idéologie, de fervents défenseurs du fameux « Droit des États », au détriment de l’intervention du gouvernement fédéral, ont néanmoins choisi de « faire des affaires » avec le gouvernement fédéral afin d’assurer le développement du Sud, et ce même au prix de concessions politiques et sociales d’importance qui allaient éventuellement contribuer à renverser le cours de l’histoire dans le Sud. Et Merle Black d’expliquer ceci : “From them (nouveaux entrepreneurs) developed a concerted effort to extract from the federal government programs and contracts that would raise industrial employment, even as such employment was beginning to alter the composition of the population, weaken the Democratic party’s monopoly on politics, and bring in some labor unions. From them too would finally emerge belated, reluctant assent to modifications to the caste system in the mid-1960s.”

Holà à la redistribution de la richesse

La pratique de cette idéologie largement répandue dans le Sud porte en soi un potentiel susceptible de donner lieu à de grands écarts de développement. En vérité, on trouve dans le Sud d’aujourd’hui une économie en mouvement, résolument en quête d’une nouvelle prospérité, des zones d’habitation et des modes de vie qui traduisent une richesse palpable et le bien-être éclatant des propriétaires. En revanche, se reproduisent dans le Sud, les conditions d’une pauvreté flagrante et d’un mode de vie parallèle visiblement misérable qui plombent les États du Sud. Les statistiques socio-économiques coulent tous ces États, à l’exception presque toujours de la Virginie, tout au bas des échelles de mesure nationales quant aux progrès médiocres de plusieurs d’entre eux en matière de bien-être économique et social à l’égard d’un très grand nombre de ses habitants. C’est le cas en particulier dans la communauté afro-américaine, mais également parmi les Hispanophones et aussi des personnes de race blanche.
 
Somme toute, la redistribution de la richesse n’est pas un propos à la mode dans le Sud. On retrouve là un autre thème d’actualité de la présente campagne électorale. Dans la foulée de ses déclarations virulentes au sujet « des 47% d’individus qui vivent aux crochets du gouvernement », Romney s’est porté à la défense du « Droit des États » et, du coup, il a fait l’apologie du modèle de développement qui prévaut dans le Sud. C’est ainsi qu’il a signifié clairement son opposition à l’égard de la redistribution des ressources par le gouvernement, qu’il soit fédéral ou étatique, en ces termes : “He (Obama) really believes in what I’ll call a government-centered society. I know there are some who believe that if you simply take from some and give to others then we’ll all be better off. It’s known as redistribution. It’s never been a characteristic of America.”

Dans le Sud, bien plus qu’ailleurs aux États-Unis, l’intervention de l’État est taboue. C’est pourtant là un paradoxe. S’il est vrai que les gens du Sud sont davantage portés à recourir à l’entraide communautaire qu’à l’État pour répondre à des besoins sociaux criants, une bonne marge du « Southern Comfort » dépend aussi largement de l’intervention et de l’aide financière de l’État fédéral. À ce sujet, Jeffrey Frankel, professeur à l’Université Harvard, faisait justement remarquer que les propos récents de Romney ont faussement identifié un large segment de sa propre clientèle électorale comme des militants favorables à Obama. En effet, explique-t-il, les « États rouges », -- qui votent républicain en très grande majorité -- comptent le plus grand nombre de citoyens qui affichent des pratiques sociales coûteuses à l’État, comme l’obésité, le taux élevé de grossesse chez les jeunes filles, l’alcoolisme, les meurtres par armes à feu, etc. ; et ce, contrairement aux « États bleus » qui votent démocrate le plus souvent.

En dépit de cette rhétorique défavorable au rôle de l’État largement répandue dans le Sud, plusieurs États de cette région comptent néanmoins parmi ceux qui reçoivent le plus de fonds d’assistance sociale du gouvernement fédéral.

Dans le Sud, on n’en est pas à une contradiction près, mais ça marche ! Comme le souligne avec justesse Merle Black : “Since the total amount of federal money spent in the South has always exceeded the region’s contribution to the U.S. Treasury, southern economic development partially financed at the expense of Yankees and Westerners has been especially satisfying to many Southerners.”
 
   
   

 

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