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Retour sur le premier débat présidentiel : les points de vue des chercheurs de l’Observatoire sur les États-Unis
Julien TourreilleRafael Jacob et Marilyne Choquette, 4 octobre 2012
Romney Skidmore Romney relance la campagne - Julien Tourreille

Mitt Romney avait connu des dernières semaines de campagne particulièrement difficiles. La vidéo de ses commentaires « privés » sur les « 47 % d’Américains » qui ne paient pas d’impôts et qui dépendent de l’État l’avait rendu vulnérable aux attaques des Démocrates. Ses tentatives de polémiquer sur la gestion des événements au Moyen-Orient par l’administration Obama manquaient leur cible et ne parvenaient pas à altérer l’avantage du président sortant sur les enjeux de politique étrangère.

Le débat du 3 octobre était donc d’une importance cruciale pour Mitt Romney à tel point qu’une éventuelle contre-performance aurait pu inciter les Républicains et leurs soutiens financiers à se détourner de sa campagne pour se concentrer sur la course au Congrès où ceux-ci espèrent conserver la majorité à la Chambre des représentants et faire des gains au Sénat.


Au terme d’un échange dense, mais toujours courtois, entre les deux prétendants à la Maison-Blanche, le candidat républicain a réalisé une performance de grand qualité. En ce matin du 4 octobre, la victoire de Mitt Romney dans ce premier face-à-face fait consensus chez les grands titres de la presse américaine. Les électeurs le désignent clairement comme le vainqueur : selon un sondage CBS news, 46 % affirment qu’il a gagné, 22 % estiment que c’est Barack Obama, et 32 % optent pour un match nul. En 2008, 40 % des électeurs pensaient que Barack Obama avait gagné son premier débat face à John McCain.

Le président Obama a sans conteste déçu. 55 % des Américains pensaient avant le débat qu’il allait l’emporter et peut-être clore l’issue de la campagne. C’était oublier un peu rapidement 3 éléments : 1. Barack Obama est un grand orateur, mais un faible débatteur ; 2. Un président en exercice n’a que peu de temps à consacrer pour se préparer à un exercice aussi exigeant et particulier ; 3. Il est toujours difficile de défendre un bilan, particulièrement dans le contexte actuel où le taux de chômage aux Etats-Unis dépasse les 8 % depuis plus de 40 mois.

La victoire de Romney et la contreperformance prévisible et anticipée de Barack Obama feront-elles de ce premier débat un tournant majeur de la campagne ? Mitt Romney est-il parvenu à s’imposer comme une alternative présidentielle crédible aux yeux de la population américaine ? La victoire de Romney dans ce débat marquera-t-elle l’histoire contemporaine des élections américaines en lui permettant, in fine, de remporter la présidentielle le 6 novembre prochain ? Rien n’est moins sûr. L’influence des débats est en effet traditionnellement limitée. Il apparaît de plus que 69 % des Américains ne changeront pas leur choix en fonction des débats présidentiels. Une chose est certaine toutefois, la campagne est relancée et la pression pour les prochains débats, notamment pour celui entre les candidats vice-présidentiels jeudi prochain 11 octobre, est dans le camp démocrate.

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Le miroir de 2004   par Rafael Jacob

Il est remarquable de constater, depuis le début de la campagne présidentielle américaine de 2012, la quantité de points majeurs qu’elle partage avec celle de 2004 entre George W. Bush et John Kerry. Un président sortant vulnérable ; un adversaire du Massachusetts peu inspirant ; une campagne massive de publicité négative au printemps et à l’été tentant de discréditer la candidature de ce dernier ; une convention plus réussie du parti au pouvoir lui ayant permis de prendre une avance marquée dans les intentions de vote au début septembre.

Puis… une victoire sans équivoque du challenger lors du premier débat présidentiel.

Le 30 septembre 2004, George W. Bush venait de faire l’inventaire des ravages de l’ouragan Jeanne et de rencontrer des secouristes en Floride lorsqu’il s’est amené au podium devant Kerry à l’Université de Miami. Non seulement n’avait-il visiblement pas la tête au débat, mais il dégageait l’impression d’un homme agacé par les critiques de son rival et souhaitant activement se trouver ailleurs. Il paraissait souvent décontenancé, cédant pratiquement l’aura présidentielle à l’aspirant.

C’est essentiellement l’image qu’a projetée Barack Obama à l’Université de Denver mercredi soir. Visiblement rouillé, n’ayant pas participé à un débat de la sorte depuis quatre ans, et clairement irrité par un Mitt Romney dans une forme rarement – sinon jamais – vue auparavant, le président a franchement mal paru.

Ce qui sera maintenant intéressant de surveiller est si le parallèle avec 2004 se poursuivra. Il y a huit ans, le gain de Kerry lors du premier affrontement lui avait essentiellement permis de transformer une course qui penchait incontestablement du côté du président Bush en une lutte chaude, ultimement décidée par un peu plus de 100 000 votes en Ohio.

Il importe également de se remémorer la pression qui avait été mise, après la contre-performance de Bush, sur les épaules de son colistier Dick Cheney, afin qu’il « freine l’hémorragie » lors du débat vice-présidentiel tenu la semaine suivante. Cheney avait bien fait face au candidat vice-présidentiel démocrate de l’époque, John Edwards, et Bush avait par la suite rebondi dans les deuxième et troisième débats présidentiels.

Si le passé sert de prologue, le vice-président Joe Biden a du pain sur la planche. Il aura à découdre jeudi prochain avec un adversaire, Paul Ryan, très solide. Un échange entre Ryan et le président Obama lors du débat sur la réforme du système de santé en 2010 à Washington en témoigne.

Les débats vice-présidentiels ont historiquement eu un impact minimal sur les résultats électoraux. Il reste toutefois que si Ryan devait l’emporter de façon aussi convaincante que l’a fait Mitt Romney à Denver, une nouvelle dynamique pourrait bel et bien s’installer dans la course où la pression se retrouvait, essentiellement pour la première fois de cette campagne, sur les épaules de Barack Obama.

Est-ce dire que Romney doit maintenant être considéré comme favori ? Non. Simplement que cette élection pourrait s’avérer plus intéressante que ce à quoi s’attendaient plusieurs avant hier soir. 

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Match nul - Marilyne Choquette

S’il est clair que Mitt Romney a offert une meilleure performance que son adversaire lors du premier débat présidentiel, au bout du compte peut-on vraiment parler d’une victoire pour le candidat républicain ? À vrai dire, il aurait fallu soit une victoire bien plus éclatante de Romney, soit une bourde monumentale de la part du président sortant pour vraiment parler d’une victoire qui pourrait changer le cours de la campagne.

D’abord, à la veille du débat, le président sortant devançait son challenger et avait donc beaucoup moins à perdre que ce dernier. Tant qu’il remplissait son contrat, qu’il ne faisait pas de faux-pas, Obama ne pouvait pas sortir réellement perdant. Il a offert une performance décevante qui aura sûrement refroidi certains de ses partisans. Cela aura-t-il toutefois pour conséquence de vraiment changer l’orientation du vote au point de renverser la tendance ? Rien n’est moins sûr. Si près de 70% des Américains considèrent que les débats n’influenceront pas leur vote, il est d’autant plus difficile d’attribuer autant d’impact au premier d’une série de quatre débats, dont le prochain opposera les aspirants à la vice-présidence. C’est plutôt le 23 octobre, au lendemain du dernier affrontement, qu’il sera possible de mieux déterminer les effets des débats.

Cela dit, il ne serait pas surprenant de constater dans les prochains jours que Romney a gagné quelques points dans les sondages grâce à sa performance. Le président devra ajuster son attitude à celle de son adversaire s’il ne souhaite pas paraître une fois de plus désintéressé et à la limite de l’arrogance, ce qui pourrait bien finir par lui nuire. Il a devant lui deux chances de se rattraper et de retrouver sa prestance présidentielle lors des prochains affrontements.  Il faut également rappeler que le troisième et dernier débat entre Romney et Obama, le 22 octobre, sera entièrement consacré enjeux de politique étrangère. Sur ces questions, Romney doit se préparer à affronter un adversaire de taille, ayant notamment à son actif l’élimination de Ben Laden et le retrait d’Irak.


Si Romney avait une chance de renverser la tendance à travers les débats présidentiels, la politique intérieure semblait la meilleure occasion. Bien qu’il ait été à la hauteur des attentes, il est toutefois permis de douter que cela ait été suffisant.
 

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