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Élections américaines : le retour des guerres culturelles?
Christophe Cloutier, 18 septembre 2012
Mitt Romney Super Tuesday On nous l’a répété ad nauseam; l’économie serait le grand, sinon le seul enjeu de cette élection présidentielle. Avec raison semblait-il, puisque malgré certaines embellies, les États-Unis sont toujours aux prises avec la pire crise économique depuis les années 1930. Alors que Barack Obama tente de devenir le premier président depuis Franklin Roosevelt à être réélu malgré un taux de chômage dépassant les 7,2 % (le taux de chômage atteint 8,1% à l’heure actuelle), les républicains, eux, se sont jurés de reconquérir la Maison-Blanche en illustrant l’incapacité de son occupant actuel à remettre l’économie américaine sur les rails.

Or, un enjeu, si important soit-il, ne peut déterminer à lui seul le sort d’une élection. Ainsi, cette semaine, les attaques contre les délégations américaines au Moyen-Orient et au Maghreb ont-elles remis de l’avant les enjeux liés à la politique étrangère de l’Oncle Sam. De même, et plus discrètement il est vrai, les deux principaux partis politiques ont remis sur la table les enjeux liés aux guerres culturelles.


Ces guerres culturelles qui ne veulent pas mourir…

On dit souvent que les guerres culturelles opposent l’« Amérique bleue », démocrate, libérale, urbaine et séculière, à l’« Amérique rouge », républicaine, conservatrice, rurale et religieuse. Les principaux enjeux liés aux guerres culturelles sont les questions chères à la droite morale, qu’il s’agisse notamment du droit à l’avortement, du mariage homosexuel ou de la place de Dieu dans la société américaine. Ces enjeux ont grandement contribué à mobiliser la droite religieuse, dont certains représentants aiment par ailleurs à se décrire comme des cultural warriors dont la mission est de protéger les Américains contre les excès du libéralisme. Il a plusieurs fois été mentionné que la mobilisation de ces électeurs s’est avérée décisive pour l’élection et la réélection du président républicain George W. Bush (2000 et 2004).

L’élection du démocrate Obama en 2008, suivie de l’émergence du mouvement Tea Party, ce regroupement né avant tout d’un désir d’amincir de façon drastique l’État fédéral, ont pu laisser croire que les guerres culturelles n’étaient plus que des reliques des années 1990 et 2000, qui n’auraient pas droit de cité dans cette campagne axée exclusivement sur l’économie. Or, dans la foulée des conventions nationales des deux principaux partis, on eut la surprise de voir le Parti démocrate soulever certains enjeux des guerres culturelles, puis on a vu un Mitt Romney appeler Dieu à son secours afin de relancer sa campagne.

Le Parti démocrate à l’attaque

Aux États-Unis, la question de l’avortement a ressurgi de manière fulgurante le 19 août dernier, alors que Todd Akin, candidat républicain pour un siège de sénateur du Missouri et farouche opposant à l’avortement, y est allé de propos controversés (pour employer un euphémisme!), affirmant qu’une femme victime d’un « legitimate rape » (!) n’avait pratiquement pas de chances de tomber enceinte et donc ne constituer pas un cas de figure pour justifier le recours à l’avortement. Une aubaine pour le Parti démocrate, qui en profita alors pour se présenter comme le défenseur du droit à l’avortement contre les attaques continuelles dont il est l’objet par les groupes pro-vie. On a ainsi entendu, à Charlotte, la première dame Michelle Obama rappeler ceci à propos de son mari: « he believes that women are more than capable of making our own choices about our bodies and our health care. » À cet égard, il faut mentionner que si les Américains sont majoritairement contre l’avortement, ils sont également majoritairement en faveur du libre choix pour les femmes.

En ce qui a trait à la question des homosexuels, rappelons que c’est sous l’administration Obama que fut révoqué la politique du Don’t Ask, Don’t Tell dans les forces armées américaines et que le président a lui-même récemment affirmé être personnellement en faveur du mariage gai. Là encore, les démocrates ont profité de leur convention pour bien se distinguer des républicains. Le maire de San Antonio et étoile montante du parti Julian Castro affirmait ainsi : « When it comes to letting people marry whomever they love, Mitt Romney says No. »

Assiste-t-on à un changement d’attitude de la part du Parti démocrate? Traditionnellement, les enjeux liés aux guerres culturelles ont principalement été soulevés par le Parti républicain. Or, il semble bien que le parti du président ait décidé de passer à l’offensive et compte sur ses prises de position clairement affirmées pour attirer le vote des électeurs progressistes. De passage à la convention démocrate de Charlotte, le chroniqueur conservateur du Wall Street Journal James Taranto soulignait avec étonnement l’empressement du parti du président à mettre de l’avant les thèmes des guerres culturelles : °« [T]he Democrats are eager to wage cultural war.[1] »

Mitt Romney : de Mister Economy à Mister God

Les républicains pourraient également être en train de fourbir leurs armes. Lors d’un discours prononcé en Ohio le 10 septembre dernier, Mitt Romney y est allé de cette tirade : « I will not take God out of the public square, and I will not take it out of the platform of my party. I will not take God off our coins and I will not take God out of my heart. ». Ces propos en ont fait sourciller plus d’un; en effet, quand donc Barack Obama se serait-il engagé à enlever le In God we trust des pièces de monnaie américaine? Le secrétaire de presse du président y répondait avec ironie : « The president believes as much that God should be taken off a coin as he does that aliens will attack Florida. It’s an absurd question to be raised. »

Question absurde, faux enjeux? Peut-être bien, mais il est clair que la campagne de l’ancien gouverneur du Massachusetts, qui n’a pas bénéficié du rebond escompté au terme de la convention de Tampa (de laquelle on a surtout retenu le passage d’Isaac et le discours de la chaise vide de Clint Eastwood), appelle Dieu en renfort. En retard sur son adversaire, le candidat républicain souhaite se rapprocher de sa base religieuse et de son important bassin d’électeurs, dont le vote semble de plus en plus indispensable en vue de conquérir la Maison-Blanche. La fin de semaine précédant son discours en Ohio, Mitt Romney s’est par ailleurs entretenu avec le controversé évangéliste ultraconservateur Pat Robertson, qui lui a donné son appui. Ce rapprochement opéré envers la base religieuse s’inscrit du reste dans la direction générale de la campagne de Romney, autrefois associé à la frange modérée du Grand Old Party et qui ne cesse de se rapprocher des éléments les plus radicaux de son parti.

Romney et son colistier Paul Ryan devront-ils délaisser, du moins en partie, les enjeux économiques pour s’attaquer aux enjeux sociaux? Mister Economy deviendra-t-il Mister God, pour reprendre les termes du commentateur démocrate Al Rolston? La suite promet d’être des plus intéressantes.

Pas un enjeu majeur, mais un enjeu tout de même

Il serait étonnant que les guerres culturelles deviennent l’enjeu majeur de la présente élection. Les difficultés économiques, de même que les enjeux liés à la politique extérieure, représentent des problèmes beaucoup plus urgents pour les États-Unis. Néanmoins, la tentation sera forte, pour les deux principaux partis, de recourir aux principaux enjeux des guerres culturelles pour solidifier et élargir leur base électorale. Il sera donc intéressant de voir quelle place ceux-ci occuperont dans le discours des deux candidats, et ce, à mesure que nous nous dirigerons vers la date fatidique du 6 novembre.


[1] James Taranto, « Who They Love. The Democrats Stealthily Fight the Culture War. », The Wall Street Journal, Sept. 5th.

 

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