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États-Unis et Moyen-Orient - 2012 n’a rien à voir avec 1979

Julien Tourreille et Julien Saada, 17 septembre 2012
3951 (Texte publié dans Le Devoir le 17 septembre 2012.)

Les manifestations devant les ambassades américaines du Caire et de Sanaa et l’attaque contre le consulat de Benghazi qui a coûté la vie à l’ambassadeur américain en Libye, Christopher Stevens, ont fait resurgir la semaine dernière le spectre de 1979. Dans la foulée de la révolution iranienne menée par l’ayatollah Khomeiny, les États-Unis représentaient le « Grand Satan » qu’il fallait combattre.

À moins de 50 jours de l’élection présidentielle, Barack Obama fait face à une situation hautement volatile et complexe. À la différence de Jimmy Carter toutefois, les nouvelles dynamiques de pouvoir dans la région avec l’Arabie saoudite, l’Égypte et la Libye peuvent fournir à Barack Obama des atouts qui - s’ils sont bien utilisés - permettront d’assurer une influence américaine durable dans la région.

Même anti-américanisme

La similitude des événements survenus en 1979 (assassinat de l’ambassadeur américain en Afghanistan, attaques contre les ambassades à Islamabad, Tripoli, et Téhéran) avec ceux des derniers jours met en évidence une donnée importante et constante de la vie politique au Moyen-Orient : l’anti-américanisme. Par exemple, des enquêtes d’opinion menées par le centre de recherches Pew mettent en évidence des taux d’opinions défavorables aux États-Unis constamment supérieurs à 70 % depuis une décennie dans des pays, par ailleurs officiellement alliés des États-Unis, tels que la Jordanie, le Pakistan, ou l’Égypte.

Au-delà de la personnalité des présidents américains, trois éléments de la politique américaine au Moyen-Orient y nourrissent l’anti-américanisme. Premièrement, la présence militaire américaine conséquente dans la région n’est pas perçue comme un facteur de stabilité, mais comme un outil coercitif permettant d’assurer l’accès au pétrole. Deuxièmement, malgré des hauts et des bas dans les relations entre Washington et Tel-Aviv, la position américaine est largement considérée comme déséquilibrée dans un sens trop favorable à Israël. Troisièmement, les États-Unis ont historiquement été critiqués dans la région pour le soutien à des régimes autoritaires tant et aussi longtemps que ceux-ci servent leurs intérêts. La réaction prudente de l’administration Obama face aux Printemps arabes ne peut ainsi qu’alimenter un scepticisme aigu quant aux intentions américaines à l’endroit des mouvements de libéralisation politique.

Contexte hautement différent

Si les événements des derniers jours illustrent le potentiel de dérapages violents dans l’expression de l’anti-américanisme au Moyen-Orient, le contexte est toutefois fort différent de celui de 1979. Les États-Unis ne semblent en effet pas être aujourd’hui confrontés à un défi idéologique d’une ampleur comparable. Le succès de la révolution iranienne avait alors suscité une ferveur et une dynamique au sein des mouvements islamistes, tant chiites que sunnites, qui aspiraient à établir des États islamiques indépendants de l’Occident.

Cette aspiration a fait long feu. Le régime des ayatollahs n’est pas vraiment un symbole de réussite et a démontré ses limites lors de contestation du mouvement vert en juin 2009. Les groupes radicaux sunnites, au premier rang desquels al-Qaïda, qui rêvaient d’un grand Califat, ont du mal à exister dans l’environnement post-Printemps arabes.

Alors qu’un épais brouillard enveloppe encore les révolutions égyptienne et libyenne, les attaques contre les représentations américaines ne sauraient être simplement perçues comme une haine potentiellement violente contre l’Amérique. Elles reflètent davantage les rivalités de pouvoir qui agitent l’Égypte post-Moubarak et la Libye post-Kadhafi. Dans les deux cas en effet, des islamistes modérés ont pris les rênes de l’État et ont condamné, sans réserve pour la Libye, mais plus timidement en ce qui concerne l’Égypte, les exactions contre les installations diplomatiques américaines. Des groupes extrémistes dans les deux pays ne manqueront pas de saisir toute occasion de les fragiliser.

À ce titre, un film anti-islam, produit qui plus est par un Israélo-Américain comme le laissait entendre la rumeur (il semblerait en fait que le producteur soit un copte au passé trouble vivant en Californie), est un prétexte facile et efficace pour mobiliser des foules se sentant humiliées et considérant que les autorités en place n’en font pas assez pour les venger d’un tel affront. Le sentiment anti-américain latent dans la rue arabe est donc canalisé par des groupes radicaux qui cherchent à affaiblir, voire à renverser, les régimes en place.

Liberté d’expression

Dès lors, l’objectif pour les États-Unis est de se dissocier de propos incendiaires tels que ceux véhiculés dans le film L’innocence des musulmans tout en rappelant dans ces démocraties en gestation l’importance de la liberté d’expression. Le communiqué diffusé le mardi 11 septembre par l’ambassade américaine au Caire, ainsi que les déclarations du président Obama et de la secrétaire d’État Clinton le lendemain vont dans ce sens.

Si l’Égypte et la Libye sont des cartes délicates à jouer, les États-Unis bénéficient d’alliés plus solides pour être présents dans le grand jeu qui anime le Moyen-Orient. La nomination du prince Bandar à la tête des services de renseignements saoudiens illustre l’adéquation des intérêts entre la Maison-Blanche et le régime des Saoud. Ancien ambassadeur à Washington, considéré comme « l’homme de la CIA » à Riyad, Bandar est perçu par certains observateurs comme l’homme derrière la décision du royaume de financer et d’armer les rebelles syriens. Il serait également derrière la décision de demander officiellement le départ d’Assad de Syrie.

Cette politique reflète clairement les intérêts communs partagés par l’Arabie saoudite, les États-Unis et Israël, à savoir séparer l’Iran de ses alliés les plus importants dans le monde arabe et ralentir la fourniture d’armes au Hezbollah libanais. Devant cette stratégie, la réponse iranienne ne s’est pas fait attendre. La République islamique a renforcé ses positions en Irak, pays à dominante chiite, et notamment dans la zone kurde au nord de l’Irak.

Nouvelles ambitions pour l’Égypte

Dans ce contexte, la diplomatie régionale entamée par le président égyptien Mohammed Morsi est particulièrement intéressante. Celui-ci s’est en effet rendu il y a quelques semaines à Téhéran (une première pour un président égyptien depuis 1979) pour assister au sommet des non-alignés. Il y a soutenu la révolution syrienne et a critiqué ouvertement Bachar al-Assad, principal allié de la République islamique.

Ce faisant, Le Caire propose une alternative aux deux principaux axes qui structurent la région : l’Arabie saoudite et sa coalition des pétromonarchies en alliance avec Washington d’une part, l’axe Téhéran-Damas et leur soutien du Hezbollah au Sud-Liban d’autre part. Le premier voyage officiel en dehors du monde arabe du président égyptien à Pékin s’inscrit aussi dans cette logique. Le Caire exprimant ainsi que sa dépendance à l’aide financière américaine ne doit pas être considérée comme irréversible.

Morsi manifeste donc de nouvelles ambitions régionales pour l’Égypte, sans pour autant s’aliéner nécessairement Washington et ses principaux alliés au Moyen-Orient. En effet, Riyad et le Qatar ont promis des milliards en aide financière à l’Égypte, estimant que Morsi sera en mesure, au cours de la prochaine année, de stabiliser la situation et de relancer l’économie.

Devant une situation difficilement lisible et plutôt imprévisible, le président Obama dispose cependant d’atouts importants dans le grand jeu qui anime le Moyen-Orient. S’il ne veut pas que ses chances de réélection soient mises en péril par un enjeu de politique étrangère, il devra, et c’est le défi qui l’attend, démontrer son aptitude à en jouer habilement.

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Julien Saada et Julien Tourreille - Respectivement directeur adjoint de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM
 

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