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analyses
Une attaque israélienne contre l’Iran?
Charles-Philippe David et Élisabeth Vallet, 15 septembre 2012
Barack Obama with Benjamin Netanyahu in the Oval Office 5-18-09 1 (Texte publié dans Le Devoir le 15 septembre 2012.)

À moins d’un événement majeur, ce sont les enjeux de politique intérieure et les questions économiques qui devraient retenir l’attention des candidats et des électeurs américains d’ici l’élection du 6 novembre. Or, selon une formule qui a cours depuis la fin des années soixante, il y a toujours le risque qu’un événement inattendu bouleverse entièrement le déroulement de la campagne électorale présidentielle.

Bien souvent, ce sont des crises internationales qui s’invitent dans l’élection : les tractations secrètes avec le Nord Vietnam en 1968 et 1972, les négociations autour de la libération des otages américains en Iran en 1980 (qui mèneront à la consécration de l’expression « surprise d’octobre » par Gary Sick), les rebondissements de l’affaire Iran-Contra en 1988, l’irruption de ben Laden - par vidéo - en 2004 et en pleine campagne électorale.

Or, le président Obama s’est illustré durant la deuxième partie de son mandat comme un véritable commandant en chef des forces armées, coupant l’herbe sous le pied des républicains qui ont pratiquement renoncé à faire de la politique étrangère leur fer de lance - il s’agit pourtant traditionnellement de leur terrain de prédilection. Toutefois, il pourrait en aller autrement si une surprise survenait dans ce qui reste de la campagne de 2012.

La mort de l’ambassadeur américain à Benghazi et l’envoi de marines en Libye constituent ce genre de scénario imprévu, scénario qui est déjà instrumentalisé par le camp Romney. Mais plus encore, la perspective d’une attaque israélienne contre l’Iran, profitant de l’éclipse politique de la campagne électorale, est redoutée. En effet, la diplomatie israélienne réitère son refus d’un Iran doté de la bombe nucléaire (qu’ironiquement, Israël possède déjà), et les plans militaires sont prêts : alors que Romney est prêt à surfer sur la vague pro-israélienne, qu’Obama ne peut pas se mettre à dos l’électorat juif, l’alignement des astres paraît optimal pour Israël, une occasion dont l’État hébreu pourrait être tenté de profiter.

La détérioration du contentieux israélo-iranien

Plusieurs raisons portent à croire que la situation se détériore avec l’Iran.

Premièrement, sur le plan technique, l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a publié le 30 août 2012 un rapport affirmant que l’Iran aurait doublé sa capacité d’enrichissement d’uranium à la centrale de Fordo, située dans un bunker souterrain. Elle signale également l’obstruction systématique de l’Iran en ce qui concerne l’inspection du site de Parchin : l’Iran ferait disparaître toute trace du programme qu’elle y développe pour y conduire des tests explosifs, même si Téhéran persiste à dire que l’enrichissement de l’uranium se fait à des fins uniquement civiles. Cela, l’AIEA n’est pas en mesure de le garantir.

Deuxièmement, le Conseil de sécurité de l’ONU, l’Union européenne et bon nombre de pays, dont le Canada, ont multiplié en vain les mises en garde et imposé quatre séries de sanctions qui affectent l’économie iranienne, mais pas le pouvoir religieux.

Troisièmement, faute de résolution pacifique du différend, les relations diplomatiques entre l’Iran et l’Occident se sont considérablement refroidies et la décision canadienne de rompre les relations avec l’État perse représente un pas de plus vers l’envenimement de la situation (outre son soutien indéfectible à Israël, il semble qu’Ottawa redoute la tournure que pourrait prendre ce dossier).

Quatrièmement, le ralentissement du programme nucléaire iranien avec la propagation du virus informatique Stuxnet et avec la campagne d’assassinat de physiciens nucléaires en sol iranien menée par le Mossad n’a apparemment pas détourné le pouvoir suprême iranien de son objectif d’acquisition de l’arme nucléaire.

Cinquièmement, Israël a reçu l’été dernier du Pentagone un stock substantiel de bombes anti-bunker nouvelle génération (bunker busters), qui pénètrent profondément dans le sol avant d’exploser, nécessaires pour une attaque aérienne contre des installations nucléaires souterraines.

Enfin, l’armée de l’air israélienne est prête à exécuter l’opération la plus complexe, et la plus éloignée de sa base d’opérations, de son histoire. De plus, le climat est propice, puisque les tempêtes de sable sont nettement moins fréquentes dans le désert mésopotamien.

Scénarios d’intervention

Trois plans militaires ont été envisagés. La route du nord passe par la Turquie, mais paraît peu vraisemblable, compte tenu de l’état des relations israélo-turques depuis l’affaire de la flottille de Gaza. La route du Sud passe par l’Arabie saoudite (qui voit dans l’État perse un serpent à décapiter), mais suppose sans doute une escale en sol saoudien qui décrédibiliserait le royaume dans le monde arabe. Enfin, la route centrale est la plus crédible, celle où les escadrons d’attaque traverseraient les cieux jordanien et irakien (dépourvus de batteries antiaériennes), pour aller détruire des cibles précises : les installations d’enrichissement d’uranium de Natanz et d’Ispahan, le réacteur à eau lourde d’Arak, les centrifugeuses de Fordo, la base de Parchin. Les défenses antiaériennes iraniennes (plus encore que les avions de chasse iraniens) représentent alors le défi principal que devra affronter l’armée de l’air israélienne.

Il reste surtout à déterminer à quel moment l’intervention « devra » avoir lieu. Car Israéliens et Américains ont une vision différente de la « ligne rouge » que Téhéran doit franchir pour légitimer une quelconque intervention.

Divergences israélo-américaines

Le débat en Israël est houleux : d’un côté, l’état-major israélien et le Mossad sont très réticents à cette idée et appréhendent ses conséquences, tandis que le gouvernement favorise l’option militaire. De la même manière, le premier ministre israélien et le président américain ne s’entendent pas. Le premier estime que Téhéran est sur le point de franchir « la ligne rouge », soit parvenir à enrichir suffisamment l’uranium pour permettre à l’Iran de se doter de la capacité de produire une bombe nucléaire. Le second juge qu’on en est encore loin, l’Iran devant démontrer la volonté de construire et d’acquérir effectivement cette bombe (ce que les États-Unis, a répété Obama, n’autoriseront jamais). Bref, les deux alliés ne sont pas sur la même longueur d’onde.

Et voilà que Romney dit appuyer toutes les décisions que prendra Israël sur le contentieux nucléaire avec l’Iran. Face à lui, Barack Obama ne peut pas se permettre de perdre l’avantage gagné en politique étrangère et paraître, en plein débat présidentiel, faible ou hésitant. Quoi de mieux pour Benyamin Nétanyahou que la campagne présidentielle américaine pour créer la « surprise d’octobre »…

Les risques que comporte cette attaque pour l’équilibre régional - et par ricochet la sécurité mondiale - sont certes considérables, mais non seulement le gouvernement de Netanyahou juge ces arguments peu convaincants, mais il sait que la fenêtre dont il dispose dans l’espace politique se refermera le matin du 7 novembre.

En effet, la seule contrainte externe pour lui est, depuis longtemps, Washington, et s’il est décidé à attaquer, il lui faut neutraliser ce facteur influent. À défaut, ou après le 6 novembre, un président de second mandat (si Obama était réélu) sera mieux en mesure d’imposer sa vision du règlement de cette crise.

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Respectivement titulaire et directrice de recherche à la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM
 

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