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La règlementation sur les armes à feu: un réel enjeu électoral?
Sarah Veilleux-Poulin, 4 septembre 2012
american-flag-gun-1 Les armes à feu occupent une place de choix dans l'imaginaire collectif américain. Souvent associé à différents pans de l'histoire des États-Unis, à titre d'acteur à part entière de la révolution américaine ou de l'expansion de la frontière à l'Ouest, le port des armes à feu est « protégé » dans la Constitution américaine par le 2e Amendement, qui stipule que dans le cadre d'une milice organisée, le pouvoir fédéral n'a pas les pouvoirs requis pour limiter ce droit à ses citoyens. Ceci étant dit, de nombreuses voix s'élèvent des deux côtés de la frontière pour dénoncer la fréquence à laquelle nos voisins américains sont confrontés à de multiples massacres et tueries (on estime à 20 par année le nombre de fusillades de masse aux États-Unis), et plus récemment à la suite du meurtre de 12 personnes dans une salle de cinéma d'Aurora. Un tragique fait divers pour certains, une remise en question de ce droit et de la liberté avec laquelle il est appliqué pour d'autres.

Malgré que les juristes ne s'entendent pas réellement sur la portée du 2e amendement, à savoir s'il protège un droit collectif qui ne s'opère que dans le strict cadre d'une « milice organisée », ou permettant plutôt à quiconque de conserver une arme chargée sous son matelas, le débat sur le contrôle des armes à feu est inévitablement remis sur la table dès qu'un événement tragique, peu importe sa portée, se reproduit : que l'on pense à la tristement célèbre ville de Columbine ; à Virginia Tech ; à Jared Loughner qui a fait feu en 2011 sur la représentante démocrate de l'Arizona Gabrielle Giffords, la blessant grièvement et tuant 6 autres personnes ; et récemment à la mort de six personnes dans un temple Sikh du Wisconsin aux mains d'un sympathisant néo-nazi. À la suite de la tuerie d'Aurora, Michael Moore, cinéaste reconnu pour la polémique entourant son documentaire Bowling For Columbine, y est allé d'une critique acerbe envers « la culture de tueries » qui prévaudrait au sein de la société américaine, expliquant que les Américains représentent un peuple « facilement effrayé » et que sur les 23 pays les plus industrialisés de la planète, les États-Unis comptent pour 80% de tous les meurtres par armes à feu :

"But they are half right (the conservatives) when they say "Guns don't kill people." I would just alter that slogan slightly to speak the real truth: "Guns don't kill people, Americans kill people. Because we're the only ones in the first world who do this en masse. And you'll hear all stripes of Americans come up with a host of reasons so that they don't have to deal with what's really behind all this murder and mayhem".

Pendant que chaque côté du spectre politique semble chercher à comprendre l'inexplicable, pointant systématiquement du doigt les jeux vidéos violents, la rhétorique incendiaire des Républicains (le fameux « lock and load » de Sarah Palin durant les élections de mi-mandat de 2010), ou encore les problèmes psychiatriques des tueurs, le maire de New York, Michael Bloomberg, reconnu pour sa vision très stricte envers le contrôle des armes à feu, a appelé les candidats à l'élection présidentielle à se positionner sur la question. Par le biais d'une organisation officielle, appelée « Mayors Against Illegal Guns » (dont il est également le co-président), Bloomberg a exhorté le président américain à faire face au « problème » une bonne fois pour toute. Or, ce-dernier n'a plus abordé publiquement cet enjeu depuis l'attaque envers Gabrielle Giffords suite à laquelle il avait pourtant promis de déterminer de nouvelles directives en matière de contrôle des armes à feu. Le maire Bloomberg a également vertement critiqué le candidat républicain, Mitt Romney, pour avoir diamétralement changé d'idée sur l'interdiction des armes d'assaut, lui qui était en faveur lors de son mandat comme gouverneur du Massachusetts. C'est une raison pour laquelle Bloomberg, à titre de républicain, s'est montré réticent à endosser le candidat de son parti :

"This really is an enormous problem for the country, and it's up to these two presidential candidates. They want to lead this country, and they've said things before that they're in favor of banning things like assault weapons. Where are they now and why don't they stand up? And if they want our votes, they better."

La sortie de Bloomberg, aussi temporaire eut-elle été, nous pousse cependant à nous demander si réellement, le contrôle des armes à feu s'avère un enjeu électoral à part entière. Se poser la question, c'est déjà y répondre.

Le libre port des armes à feu rejoint des millions d'adeptes au-delà de leur allégeance politique. On estime à près de 200 millions le nombre d'armes à feu domestiques possédées sur le territoire américain, sur une population de plus de 300 millions. Ajoutez à cela un très puissant lobby, la National Riffle Association (NRA), qui a un taux d'élection des candidats qu'elle endosse (majoritairement républicains) de près de 85% et vous vous retrouvez avec une situation potentiellement explosive pour n'importe quel candidat démocrate, président sortant de surcroît. Sans compter que Barack Obama ne peut décidément pas compter sur ses adversaires républicains pour lui attirer la sympathie d'un des plus importants groupes d'intérêts aux États-Unis : lors d'une allocution à un rassemblement de la NRA en avril dernier, Mitt Romney y est allé d'une diatribe purement électoraliste (voyant le bilan du gouverneur en matière de contrôle des armes à feu) en disant que l'administration de Barack Obama « is coming for your guns » et menace les libertés des Américains. Et pourtant, bien qu'il soit considéré en tous points comme un ennemi à « abattre », Barack Obama a signé, durant les deux premières années de son mandat, une loi permettant de porter une arme dans les parcs nationaux et dans le réseau ferroviaire national, sans jamais remettre de l'avant le « Assault Weapon Ban », même après la tragédie d'Aurora.

Avec un bilan économique peu reluisant ; avec une réforme de la santé qui, bien qu'entérinée par la plus haute instance juridique du pays, ne fait toujours pas l'unanimité ; le contrôle des armes à feu semble bien peu prioritaire dans l'agenda des candidats aux élections présidentielles. De plus, la grande majorité des membres de la NRA, sans compter ceux qu'on appelle les « gun nuts » (les amateurs purs et durs, membres du mouvement et qui s'opposent à toute forme de réglementation) s'avèrent plus que des « single-issue voters »; majoritairement masculins et Blancs. Ils se retrouvent en plein cœur de l'électorat républicain et ne risquent donc pas de tergiverser aux urnes. Ainsi, on peut donc d'ores et déjà en conclure que malgré une certaine volonté provenant de certaines personnalités notoires, le contrôle des armes à feu ne restera certainement pas dans l'air aux derniers milles d'une campagne électorale extrêmement dure et hautement polarisée. L'Amérique semble en avoir assez sur les bras pour se lancer dans un sempiternel débat sur l'interprétation du Deuxième amendement et ses ramifications. Une chose reste toutefois certaine : tant et aussi longtemps que les législateurs ne créeront pas un cadre unifié et strict sur la façon dont les armes à feu doivent être règlementées, leur utilisation et les passions qu'elles suscitent surgiront de manière sporadique aux lendemains des tragédies qui continueront de hanter les États-Unis.
 

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