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analyses
La politique étrangère, enjeu négligeable dans la course à la Maison-Blanche?
Julien Tourreille, 21 août 2012
117824872 Le choix de Paul Ryan comme colistier de Mitt Romney dans la course à la Maison-Blanche semble indiquer que les Républicains ne comptent pas sur la politique étrangère pour reconquérir la présidence le 6 novembre prochain. Le ticket républicain mise ainsi avant tout sur l’expérience d’homme d’affaire de l’ancien Gouverneur du Massachusetts et sur la rigueur budgétaire affichée par le représentant du Wisconsin à la Chambre des représentants pour déloger Barack Obama et Joe Biden.


Des Républicains peu intéressés par la politique étrangère

Compte tenu des préoccupations dominantes de l’électorat américain, avant tout soucieux de la situation économique, un tel choix apparait logique.

La politique étrangère n’apparaît pas comme un enjeu majeur de cette campagne

L’enjeu le plus important auquel est confronté le pays

Juillet 2004

Juillet 2008

Juillet 2012

Problèmes économiques

25 %

61 %

65 %

Questions de politique étrangère

41 %

25 %

7 %

Source : http://www.people-press.org/2012/07/24/romneys-overseas-trip-a-chance-to-burnish-foreign-policy-credentials/

 

La faible expérience en politique étrangère des aspirants républicains n’en demeure pas moins étonnante. Si Mitt Romney n’est évidemment pas le premier candidat à la Maison-Blanche ayant une expérience limitée des questions internationales, Joshua Keating souligne qu’en pareille situation, ses prédécesseurs avaient fait le choix d’un colistier pouvant combler cette lacune. En 2008, Barack Obama choisissait Joe Biden, alors président de la commission sénatoriale sur les affaires étrangères. Dick Cheney, le vice-président de George W. Bush, avait été secrétaire à la Défense. Al Gore, vice-président de Bill Clinton, avait siégé à la commission de la Chambre sur le renseignement. Ronald Reagan avait choisi comme colistier un ancien ambassadeur et directeur de la CIA, George H. W. Bush. Il faut en fait remonter à 1948 pour voir un ticket présidentiel, les républicains Thomas Dewey et Earl Warren, aussi peu expérimenté en politique étrangère[i].

 

Les positions de Paul Ryan en matière budgétaire ont largement retenu l’attention. Si celles-ci lui valent d’être dépeint par les Démocrates comme un radical, voire comme un extrémiste remettant en question des programmes tels que Medicare, ses préférences en politique étrangère s’inscrivent nettement dans la lignée du consensus bipartisan qui règne à Washington. Sa volonté de réduire de 5 milliards de dollars les budgets du département d’État et de l’agence américaine de développement, USAID, et d’augmenter le budget de la défense inscrite dans la proposition budgétaire présentée en tant que président de la commission de la Chambre sur le budget apparaissent dans cette perspective comme deux concessions à l’orthodoxie républicaine. Au-delà, les préférences de Ryan sur les enjeux de politique étrangère peuvent être identifiées à partir d’un discours de 20 minutes qu’il a prononcé en 2011 à la Alexander Hamilton Society. Uri Friedman en propose un résumé éclairant[ii] :

  • Ryan souscrit à un élément classique et largement partagé dans la vie politique américaine : l’exceptionnalisme. Considérant que les États-Unis représentent un modèle politique et économique singulier dont les valeurs sont universelles, il récuse l’isolationnisme et estime que le déclin américain sur la scène internationale n’est pas inéluctable mais serait la conséquence de – mauvais – choix politiques.

  • Concernant la Chine, il a condamné les atteintes aux libertés individuelles du régime de Pékin. Il considère toutefois que les États-Unis ont intérêt à intégrer la Chine, de même que les autres puissances émergentes, dans l’ordre international qu’ils ont érigé depuis 1945.

  • Ryan juge que l’administration Obama prend pour acquis les alliés des États-Unis. Il affirme vouloir revitaliser ces relations, en particulier avec des puissances émergentes comme l’Inde et le Brésil qui partagent les mêmes valeurs et intérêts que les États-Unis.

  • Au sujet du printemps arabe, Ryan salue les mouvements de population se battant pour leurs libertés. Il se montre cependant prudent, voire circonspect, quant à leurs résultats, craignant qu’une forme d’autocratie en remplace une autre.

  • Enfin, Ryan appuya la politique d’envoi de soldats supplémentaires en Irak, le Surge, décidé par George W. Bush en 2007. Il a par la suite évalué que les États-Unis pourraient économiser 1 000 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie en réduisant l’effort de guerre en Irak et en Afghanistan. Cette évaluation est partagée par les Démocrates, tant au Congrès qu’à la Maison-Blanche. 

Obama dénonçant une hausse du budget de la défense : un risque politique inutile ?

La semaine dernière, un groupe d’anciens membres des forces spéciales et des services de renseignement, le Special Operations OPSEC Education Fund Inc., a lancé une campagne médiatique dénonçant les fuites dont se rendrait coupable l’administration Obama sur les enjeux de sécurité nationale ainsi que l’exploitation politique de la neutralisation d’Oussama Ben Laden. Dans la vidéo de 22 minutes disponible en ligne, un individu se présentant comme un ancien Navy SEAL affirme : « Mr le Président, vous n’avait pas tué Oussama Ben Laden, l’Amérique l’a fait. C’est le travail des militaires américains qui a permis de tuer Oussama Ben Laden. Ce n’est pas vous »[iii].

Aussi peu crédibles et fondées de telles attaques puissent-elles paraître, l’administration Obama n’a pas manqué d’y répliquer avec vigueur. Elle a probablement en mémoire l’épisode des Swift Boat Veterans for Truth qui avaient lancé en 2004 une campagne similaire dans sa grossièreté et ses approximations. Elle avait toutefois efficacement terni la crédibilité du candidat John Kerry sur les enjeux de sécurité nationale[iv].

Ce n’est pas en répondant fermement à ce type d’attaques que Barack Obama prend toutefois un risque. Dans une publicité de campagne mise en ligne le 2 août et intitulée « Worried », il dénonce la volonté du candidat républicain d’augmenter le budget de la défense. Selon un sondage récent, l’opinion américaine est en effet plus favorable à des coupures budgétaires au département de la Défense qu’à des réductions de dépenses pour les programmes tels que Medicare, Medicaid, la Sécurité sociale, ou encore l’éducation[v]. Par ailleurs, une étude publiée en mai 2012 met en évidence que les Américains appuient des coupures budgétaires pour la défense largement supérieures (103 milliards de dollars) à celles qui devraient entrer automatiquement en vigueur à la fin de cette année si la Maison-Blanche et le Congrès ne parviennent pas à un accord sur la réduction du déficit du budget de l’État fédéral (55 milliards de dollars). Ces coupures dans le budget de la défense font même l’objet d’un consensus bipartisan[vi].

 

Ces quelques données de sondages ne traduisent pas un changement profond dans l’état de l’opinion publique américaine. Selon des données recueillies par l’institut Gallup, celle-ci considère en effet depuis les années 1980 que le gouvernement fédéral dépense trop en matière de défense.

 

Les Américains jugent les dépenses en matière de défense excessives

20120821 gragh          

Source : http://www.gallup.com/poll/1666/military-national-defense.aspx

 

Si la population américaine n’accorde donc pas un appui aveugle et automatique aux dépenses de défense, il n’en demeure pas moins que Barack Obama prend un risque inutile en dénonçant une hausse du budget de la défense telle qu’envisagée par le candidat Romney. Une telle position peut en effet avoir une connotation négative, être perçue comme une marque de faiblesse par une partie de l’électorat. Il ne faut pas oublier que les Républicains ont continuellement dénoncé la faiblesse et la naïveté des Démocrates sur les enjeux de sécurité nationale au cours des dernières décennies. Michael Cohen rappelle par exemple que George McGovern fut cloué au pilori par Richard Nixon en 1972 après avoir parlé d’une diminution de 37 % du budget de la défense. En 1984, Ronald Reagan évoqua l’ours soviétique pour mettre en garde contre la menace que ferait porter une diminution des dépenses militaires imposée par les Démocrates. Dans son discours d’investiture en 1992, George H. W. Bush dénonça la naïveté des positions démocrates en matière de relations internationales. Enfin, en 2000, George W. Bush soutint que l’administration Clinton avait présidé à un délabrement du moral et de l’état de préparation des forces armées[vii]

Surtout, Barack Obama n’a pas besoin d’engager les hostilités sur le terrain de la politique étrangère avec ses adversaires républicains. Celle-ci n’est pas au cœur des préoccupations des électeurs comme nous l’avons mentionné. Le président Obama bénéficie par ailleurs sur ces questions d’une crédibilité très nettement supérieure à celle de Mitt Romney. 50 % des Américains lui font confiance pour protéger les États-Unis d’une attaque terroriste, contre 38 % seulement pour Mitt Romney. La moitié des Américains estiment également que Barack Obama ferait preuve d’un jugement adéquat en situation de crise. Ils ne sont que 37 % à avoir la même opinion concernant Mitt Romney[viii]

***

À 11 semaines de l’élection présidentielle, la politique étrangère ne semble guère être la préoccupation première des électeurs ni le sujet majeur de discussions entre les candidats. Depuis la crise de 2007/2008, l’économie américaine est dans une situation précaire. À cela s’ajoute un creusement de la dette qui devient de plus en plus préoccupant. Dès lors, il n’est guère surprenant que la population américaine accorde plus d’importance aux questions économiques qu’aux enjeux de politique étrangère. Il n’est guère plus étonnant que le ticket républicain pour la course à la Maison-Blanche mise sur ses compétences économiques et critique le bilan de l’administration Obama en la matière. La politique étrangère ne peut toutefois pas être exclue de l’analyse de la campagne électorale en cours, pour au moins deux raisons. La première est que la place et le rôle des États-Unis sur la scène internationale dépendent en bonne partie de la politique fiscale et budgétaire et des décisions concernant l’éducation, l’environnement ou encore les programmes sociaux du prochain hôte de la Maison-Blanche. La seconde est qu’un enjeu international peut toujours être l’invité inattendu et impossible à ignorer pour les aspirants à la direction de la première puissance mondiale. Le contexte actuel, notamment avec le chaos en Syrie et les tensions persistantes entre Israël et l’Iran, oblige à ne pas totalement exclure une telle surprise.

 


[i] Joshua Keating, « With Ryan pick, Romney would send a message: This is not a foreign-policy election », Foreignpolicy.com, 11 août 2012.

[ii] Uri Friedman, « What's Paul Ryan's foreign policy? », Foreignpolicy.com, 5 avril 2012

[iii] Ce film a pour titre Dishonorable Disclosure. Il est disponible à l’adresse http://www.youtube.com/user/opsecteam?feature=results_main

[iv] John Hudson, « Obama Campaign Strikes Back Against Former Navy SEALs », TheAtlanticwire.com, 16 août 2012.

[v] William Saletan, « Hunt the Hawk », Slate, 1er août 2012.

[vi] Steven Kull et al., Consulting the American People on National Defense Spending, 10 mai 2012.

[vii] Michael Cohen, « Budget-Waving Contest », Foreignpolicy.com, 8 août 2012.

[viii] Pew Research Center, « Romney's Overseas Trip a Chance to Burnish Foreign Policy Credentials », 24 juillet 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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